Dans la cadre de la sortie en DVD de Martyrs, Pascal Laugier a accepté de répondre à nos questions.
Bonjour et merci d'avoir accepté de répondre à nos questions pour la sortie en DVD de
Martyrs.
- Quelle a été votre ambition première au tout début du développement de Martyrs ?
Ma seule ambition, avant même toute réflexion, était de faire un deuxième film ! Plus sérieusement, je comptais bien profiter de la liberté qui m'était offerte, sachant que le projet était prévu pour un budget très limité. Ce budget était la garantie que je pourrais faire exactement le film que je voulais. Ca m'a donc beaucoup intéressé d'utiliser l'énergie noire, un peu désespérée qui était la mienne, quand j'ai commencé à écrire, pour la mettre directement dans le film. Je voulais éviter l'exercice de style. J'ai écrit
Martyrs au premier degré, souffrant avec mes personnages, mourant avec eux, me refusant à toute distance, toute ironie. Ce n'est que dans un deuxième temps que j'ai commencé à réfléchir au matériau dangereux que je manipulais, veillant à ce que le film ne finisse pas par dire des choses qui allaient contre ma propre philosophie, ma propre morale. Aujourd'hui, j'assume chaque scène de ce film, j'assume le point de vue par lequel l'horreur est montrée.
- Quelle a été la réaction de l'équipe en général et surtout des deux actrices principales, Morjana El Alaoui et Mylene Jampanoï, quand elles ont vu Martyrs une fois fini ? Est-ce que les gens qui ont fait le film s'attendaient à un tel choc visuel et psychologique ?
Je n'ai pas pu beaucoup discuter avec l'équipe technique car la plupart sont des Québécois vivant à Montréal et on ne s'est pas vraiment recroisé depuis le tournage.
Morjana a aimé tout de suite le résultat. Elle avait l'impression que c'était bien le film pour lequel elle avait signé. Je crois qu'aujourd'hui elle est assez fière de
Martyrs, en tout cas elle l'a toujours défendu, soutenu sans réserve. Pour
Mylène, ça a été plus long. Il a fallu qu'elle attende de le voir avec un vrai public, à l'occasion d'une incroyable projection à Toronto, devant 1500 personnes. Un moment inoubliable où la salle toute entière a été plongée dans un silence de mort pendant le troisième acte du film. Au générique de fin, les gens se sont levés et ont applaudi. La réception du public réputé impitoyable de Toronto a ainsi beaucoup rassuré
Mylène. Moi, évidemment, j'aurais préféré qu'elle comprenne et aime le film plus tôt, mais on n'a pas toujours ce qu'on veut dans la vie...
- Avec désormais un léger recul, êtes-vous pleinement satisfait de Martyrs ? Est-il le film que vous souhaitiez livrer ?
Je ne suis jamais satisfait de ce que je fais. L'auto-congratulation, la fierté, sont des sentiments qui me sont étrangers dans mon travail. Vraiment, ce n'est pas de la fausse modestie, croyez-moi. J'ai une grande gueule, je ne me laisse pas faire, j'ai beaucoup d'orgueil, mais je ne me branle pas sur mes films. Je crois que je suis trop cinéphile pour ça. Il suffit de revoir un film de
Dreyer ou de
Kubrick et puis ça calme tout de suite la propension à la mégalomanie. Ce qui compte, c'est le film suivant. Je ne revois pas mes films une fois qu'ils sont faits. Ca fait trop mal, je n'en vois que les défauts, tout ce que j'ai foiré sur le plateau ou au montage en prenant les mauvaises décisions. Alors j'évite ce genre de flagellation et je passe au projet suivant. Ceci dit, j'ai eu le sentiment de faire du mieux que je pouvais. J'ai tout mis de moi-même dans
Martyrs. Le moins que l'on puisse dire, c'est que je n'ai pas fait ce film pour construire ma carrière ! En ce sens, je pense que c'est un film honnête, intègre. Mais me demander d'aimer mon travail, non, franchement, ça me paraît impossible. Impossible et assez ridicule.
- Avec le recul, six mois après sa sortie en salles, comment avez-vous vécu tous les épisodes avant que Martyrs n'arrive dans les salles obscures, de sa projection cannoise à ses déboires avec la censure, ayant entraîné un report, jusqu'à sa faible exposition (une soixantaine de salles) ? Pensez-vous que sortir un film de genre radical en France de nos jours est devenu une chose quasi-impossible ?
C'est effectivement de plus en plus difficile de faire des films hors des sentiers battus. A une époque pas si lointaine, la France aidait
Pasolini (avec qui, je le précise, je n'ai pas l'outrecuidance de me comparer... ) à sortir son
Salo, les 120 jours de Sodome, alors interdit en Italie. Notre pays était un territoire d'ouverture d'esprit et même, osons le mot, d'avant-garde. Il semble que cette période soit plutôt révolue. L'heure est à une crispation un peu réactionnaire. Les exploitants fantasment d'avoir leur salles occupées entièrement par des films visibles par tous. Une idée d'un cinéma familial, sans heurt et sans danger. Un peu comme les programmes télé... La recherche obsessionnelle de l'objet fait pour tous, aimable, sympa, qui ne fera aucune vague. Le jour où ce phénomène vivra son avènement, je cesserai totalement d'aller voir des films au cinéma. Et puis, se cache derrière cela un grand mépris du genre, du cinéma d'épouvante en particulier. Ca, pour le coup, ce n'est pas très nouveau. Mais bon, ce n'est pas très grave non plus. Ce n'est que du cinéma. On se démerdera quand même à faire les films qui nous plaisent... Par un moyen ou par un autre.
- Arrivez-vous à comprendre le fonctionnement de la commission de classification, qui interdit aux moins de 18 ans un film comme Saw 3 par exemple, et qui voulait en faire de même avec Martyrs, tandis que d'autres films d'horreur intenses sont restés, dans le passé, interdits aux moins de 16 ans, sans ce que ça ne fasse de vagues ? Comprenez-vous réellement où se situe la barrière entre les deux (-16 et -18) ? Pensez-vous que les interdictions aux moins de 18 ans récentes soient les reflets de la société actuelle, qui se referme sur elle-même ?
Très honnêtement, j'en ai marre de parler de la commission de classification... Je l'ai fait pendant quatre mois, on m'a posé la question une centaine de fois. Pardonnez-moi, mais je me suis saoulé moi-même à en parler autant !!! Je crois vraiment avoir déjà tout dit sur le sujet !
- Comment analysez-vous le parcours du film au box-office, ayant tout de même attiré aux alentours de 100 000 spectateurs, compte tenu du contexte et du nombre de salles limité ?
Finalement, le scénario a été assez idéal par rapport à ce qu'on aurait pu craindre à un moment. Les problèmes avec la commission de classification ont mis un coup de projecteur sur le film. Mais ça restait quand même assez underground. Je veux dire, mes cousins vivant en province ignoraient que ce film existait ! Les grosses chaines de télé n'en parlaient pas, ça restait un phénomène assez parisien. C'est vrai que j'aurais aimé sortir dans un peu plus de salles, mais sans le soutien des gros exploitants, c'était simplement impossible.
UGC n'a pris qu'une copie. Une seule pour tout le pays ! Par rapport à ça, les chiffres à l'arrivée sont plutôt pas mal, en tout cas supérieurs à ce que prévoyait mon distributeur. Après, c'est sûr que j'aurais aimé faire plus. Mais je n'ai pas eu le temps de déprimer. D'abord parce que
Wild Bunch a été impeccable avec moi, soutenant le film autant qu'ils le pouvaient, ne me renvoyant jamais une image d'échec, ensuite parce que plusieurs propositions professionnelles me sont arrivées avant même que le film soit sorti. J'étais déjà dans l'énergie du film suivant. Ca compte beaucoup pour relativiser, pour ne pas s'effondrer. Mais mon vrai bonheur, c'est qu'il se soit autant vendu à l'étranger. J'ai presque fait le tour du monde avec
Martyrs, je ne m'y attendais vraiment pas, ça a été une expérience assez extraordinaire. Au-delà du cinéma, découvrir autant de pays dans des conditions aussi chouettes, ça a été un moment très heureux de ma vie. Et ça, c'était vraiment pas gagné quand j'étais à Montréal en train de faire ce petit film ovniesque... Cette semaine je pars le montrer à Tokyo, j'ai hâte de voir les réactions du public japonais, l'aventure continue.
- Aviez-vous effectué un premier montage différent de celui livré en salles et en dvd pour Martyrs ? Si oui, lequel est véritablement celui que vous désiriez ?
Non, pas du tout. Le film, tel que vous l'avez vu en salles ou en dvd, est mon montage à moi, à l'image près. Jamais le producteur et le distributeur de
Martyrs ne m'ont demandé la moindre coupe. En France, il n'existe qu'une version intégrale de ce film. Après, à l'étranger, c'est pays par pays, selon les lois en vigueur dans chaque territoire et je n'en connais évidemment pas tous les détails. Aux USA, en tout cas, le film qui sort à la vente en avril sera disponible dans sa version complète.
- Que pensez-vous globalement du cinéma français horrifique, et par extension de genre, d'aujourd'hui ? Y a-t-il des metteurs en scène dont vous appréciez tout particulièrement le travail ?
A vrai dire, je ne sais plus très bien ce que veut dire 'cinéma de genre'. A l'époque de mon adolescence, c'était très clair. On avait d'un côté un magazine comme Première qui parlait des films avec
Romy Schneider et
Isabelle Huppert et de l'autre Starfix qui nous faisaient découvrir
John Carpenter,
Paul Verhoeven,
William Friedkin, etc... La ligne de partage entre les deux écoles de pensée était assez marquée. Aujourd'hui, vous pourriez trouver un article sur Freddy Krueger dans n'importe quel hebdo féminin. Tout est mélangé, tout a été récupéré, ce que j'aime ne fait plus partie d'une petite chapelle d'initiés... C'est le post-modernisme de l'époque dans toute sa splendeur. Ce n'est pas un problème en soi, sauf qu'il faudrait tout remettre à plat, repréciser les enjeux, re-délimiter les différents mouvements esthétiques, stylistiques, nous réexpliquer en quoi et pourquoi
Christophe Honoré et
M. Night Shyamalan sont des cinéastes absolument différents, pourquoi même leur pensée s'oppose. Pourquoi, du point de vue d'un fan de
François Ozon, le cinéma de
Rob Zombie n'est pas tout à fait recevable... Ce serait un travail passionnant. Mais c'est à la critique de faire ce travail et, bien sûr, elle ne le fera pas, trop occupée à remplir son magazine de pages people et d'interviews absconses. La presse de cinéma française est pourtant en train de mourir de ne plus entreprendre de grand chantier, de se refuser à produire de la pensée, de vrais points de vue. Aujourd'hui, elle ne fait plus qu'émettre des opinions minuscules, dans des petites colonnes, avec des petites étoiles, distribuées aux films comme des blâmes ou des bons points... Cette presse-là va crever, elle ne sert plus à rien, internet a pris le relais. J'attends ce qui viendra après avec impatience. Je suis très véhément contre la presse cinéma, parce qu'à une époque, je l'ai beaucoup lue, je l'ai adorée, elle a vraiment participé à former mon esprit. Et je lui en veux beaucoup d'être devenue aussi nulle, aussi compromise. Mais sinon oui, il y a des cinéastes français que j'aime profondément :
Lucile Hadzihalilovic,
Fabrice du Welz (oui il est belge, bon.),
Jacques Audiard,
Gaspar Noé,
Jean-François Richet,
Jan Kounen dont j'ai adoré
99 francs...
Johnny Mad Dog de
Jean-Stéphane Sauvaire aussi, cette année, m'a totalement bouleversé.
- Vous dites, sur le dvd, avoir trouvé le tournage de Martyrs assez désagréable finalement. Comment abordez-vous le prochain, Hellraiser ?
Il n'est absolument pas certain qu'
Hellraiser soit mon prochain film. Je ne suis pas sûr du tout, à l'heure où je vous parle, que ma vision de
Clive Barker soit la même que celle du studio américain qui m'emploie. C'est trop tôt, nous verrons bien. Internet annonce toujours les choses de façon bien trop prématurée. J'ai plusieurs projets en développement, trois aux USA, un en France. On verra comment ça tourne, dans quel ordre et à quelle vitesse.
- Pourquoi avoir choisit une production américaine pour votre prochain film ? Avez-vous abandonné l'espoir de pouvoir monter un film de genre en France en toute quiétude, ou est-ce pour mieux revenir en force par la suite ?
On ne peut pas faire trois films à la suite dans les mêmes conditions que
Martyrs. Je veux dire, l'étroitesse des budgets, l'incertitude du nombre de copie, la marginalisation et cent autres difficultés finissent quand même par entamer votre enthousiasme. Je vieillis, je perds immanquablement un peu de mon innocence. J'ai besoin de respirer un air frais, d'imaginer que je ne ferai pas tous mes films en Roumanie ou au Canada pour sortir ensuite sur soixante copies avec un budget promo dérisoire... Ca m'a totalement convenu sur
Martyrs, parce que c'était mon énergie initiale, faire un film un peu énervé, un peu malade, un film 'contre'. Mais j'ai d'autres envies qui nécessitent un peu plus de confort de travail, des histoires à raconter plus larges, donc plus chères. Ca ne veut pas dire me vendre à une idée du cinéma qui n'est pas la mienne, ça veut dire pouvoir ouvrir le champ des possibles. Et puis, il se trouve qu'après
Martyrs, j'ai reçu environ une trentaine de propositions américaines et une seule française. Faites les comptes ... Au bout d'un moment, on va vers les gens qui semblent vous désirer le plus. Vous savez, quand on fait des films, on a quand même besoin d'être un peu aimé... C'est peut-être un peu con, mais c'est humain. Et puis, le cinéma français actuel n'a, du point de vue industriel, absolument pas besoin de nous. Les comédies populaires cartonnent pas mal, les producteurs ont l'air contents, les chiffres sont bons, l'industrie nationale se porte très bien sans nous !
- Pourquoi s'être lancé dans le remake d'un film culte comme Hellraiser ? Appréhendez-vous la réaction des fans ? Pourquoi ne pas avoir plutôt choisi un film original ?
Hellraiser, au départ, c'était irrefusable. J'ai toujours adoré
Clive Barker. Mon contrat avec Dimension est excellent, car il me permet de laisser tomber si je sens que ma vision n'est pas celle des producteurs. Je ne suis pas pieds et poings liés. Donc, j'avais envie de tenter le coup, de proposer ma version du truc. On verra bien ce qui se passera. Je pense que, via Internet, vous aurez des nouvelles assez vite. Le nom de mon successeur ou la confirmation que c'est bien moi qui fait le film ne devrait pas tarder à être donné. Mais rassurez-vous, en parallèle, je travaille sur des projets qui ne sont ni des suites, ni des remakes. Bien sûr que j'ai envie de proposer des films originaux...
- Pouvez-vous nous dire si les projets Details et Dogs sont toujours d'actualité, et si oui, de quoi s'agira-t-il ?
Oui, ces deux films font partie des projets qui m'intéressent beaucoup.
Details, c'est déjà signé avec Paramount. Le concept de base est tiré d'une nouvelle écrite par un jeune auteur anglais très talentueux du nom de
China Miéville. Cette nouvelle est très littéraire, très abstraite, elle ne peut pas être adaptée telle quelle au cinéma. Mais l'idée qu'elle contient peut faire un film génial, un thriller fantastique original et singulier. Pour l'instant, il n'y a pas de script. Je viens de m'atteler à la tâche, je commence à peine. C'est l'absence de scénario qui m'a motivé à accepter parce que ça ouvre le champ de mes possibilités, ça me donne davantage de liberté. Mais c'est très délicat à écrire, on peut vite tomber dans la mauvaise série B à effets numériques pouraves, du genre
White Noise, ce que je cherche absolument à éviter.
Dogs est le seul film déjà écrit dont j'ai adoré le scénario quand je l'ai reçu. C'est aussi un film qui peut se faire, qui peut démarrer très vite. Une histoire très classique, j'allais dire basique, d'un mec encerclé par des chiens sauvages qui veulent le dévorer. Mais bourré d'idées fraîches et formidables, avec un personnage principal très émouvant, très bien écrit. J'adore ce projet. On verra bien comment tout ça s'organise... Hollywood a ses raisons que la raison ignore.
Merci pour vos réponses et encore bravo pour ce film. Nous attendons Hellraiser de pied ferme !