Le duo Bacri-Jaoui est devenu incontournable autant dans la vie qu'au cinéma. Habitués à écrire à quatre mains, leur complémentarité fait le succès des films qu'ils écrivent. Retour en sept actes sur leur collaboration scénaristique.
Quand le théâtre les réunit dans la vie et sur la scène
Agnès Jaoui commence sa carrière en solo. Sa première apparition sera dans le film
Le faucon de
Paul Boujenah. Pour consolider son jeu d'acteur, elle intègre en 1984 des cours au théâtre Les Amandiers de Nanterre, dirigé par
Patrice Chéreau qui la fera tourner en 1987 dans son film
Hôtel de France.
Bacri quant à lui s'était déjà prédestiné à l'écriture. Bien qu'ayant suivi une formation de comédien au cours Simon, ce n'est pas ce qui l'intéresse le plus. Il écrit sa première pièce,
Tout simplement, en 1977, puis
Le Timbre un an plus tard. Ce n'est qu'en 1979 qu'il joue pour la première fois au cinéma. Enchaînant plutôt les seconds rôles, il joue aux côtés des plus grands, ce qui lui vaut d'être de plus en plus reconnu par la profession et les spectateurs. On le voit successivement auprès de
Lino Ventura dans
La Septième cible en 1983 et
Christophe Lambert dans
Subway en 1985. Ce film de
Luc Besson lui permet d'obtenir en 1986 une nomination au César du meilleur acteur dans un second rôle. A partir de là, il se retrouve fréquemment en haut de l'affiche (
Mort un dimanche de pluie,
L'été en pente douce,
Les saisons du plaisir,
Mes meilleurs copains).
La fin des années 1980 marquera un tournant pour les deux acteurs/scénaristes. En 1987, sur les planches de
L'anniversaire, pièce mise en scène par
Harold Pinter,
Agnès Jaoui rencontrera
Jean-Pierre Bacri qui deviendra rapidement son compagnon. C'est le début d'une collaboration ininterrompue jusqu'à
Parlez-moi de la pluie. En 1992, ils vont inaugurer leur premier projet collectif en écrivant une pièce de théâtre :
Cuisines et dépendances qui met en scène Jacques et Martine, un couple de bourgeois. Ces derniers invitent à dîner un ami perdu de vue depuis 10 ans devenu entre temps une vedette de la télé. Est convié aussi Georges, le copain hébergé, Fred, le frère de Martine et sa copine Marylin. Cette pièce se jouera au théâtre La Bruyère et connaîtra un franc succès avec à la clé quatre récompenses : Meilleur spectacle comique, Meilleur spectacle du Théâtre Privé, Meilleurs auteurs, Meilleur metteur en scène (
Stéphan Meldegg). La même année, la pièce de théâtre sera déclinée sur grand écran par
Philippe Muyl. Le film recevra à l'instar de la pièce un bel accueil de la part du public. Le style Jaoui-Bacri vient de naître, une tendance à l'humour grinçant qui sera vivement appréciée aussi bien au théâtre qu'au cinéma.
En 1994, ils retrouveront les planches pour écrire la célèbre pièce
Un air de famille où l'on retrouve les thèmes déjà abordés dans leur première collaboration : la dualité des classes sociales, les relations humaines, le tout avec un humour et des répliques acides qu'on commence à leur connaître. Cette nouvelle comédie recevra à son tour une récompense : Molière du meilleur théâtre privé. Le duo Bacri-Jaoui marque les esprits et leur pièce connaîtra le même parcours que son prédécesseur
Cuisines et dépendances. Elle sera donc naturellement portée à l'écran par
Cédric Klapisch en 1995 dont la réputation n'était déjà plus à faire à cette époque, avec des acteurs phares du cinéma français qui vont obtenir trois César :
Catherine Frot pour le meilleur second rôle féminin, mais aussi un Molière pour le second meilleur rôle dans la pièce de théâtre.
Jean-Pierre Darroussin, quant à lui, remportera meilleur second rôle masculin.
Du théâtre au cinéma : la collaboration avec Resnais
Hormis une écriture qui fusionne plutôt bien, le duo excellera également en se donnant la réplique.
Bacri et
Jaoui prendront l'habitude de jouer dans les films qu'ils écriront, exception faite du diptyque expérimental d'
Alain Resnais qui sera joué exclusivement par
Pierre Arditi et
Sabine Azéma.
Agnès Jaoui et
Jean-Pierre Bacri signeront le scénario de
Smocking-No Smocking tiré d'une série de pièces de théâtre du britannique
Alan Ayckbourn. Le concept du film est intéressant, il s'agit de la vie des habitants d'un village anglais, tous interprétés par les deux mêmes acteurs. On comprend pourquoi le célèbre couple n'a pu intégrer la distribution du film, toujours est-il qu'
Arditi et
Azéma seront complimentés pour leur performance remarquable.
Pourquoi s'arrêter en si bon chemin ? La collaboration d'
Agnès Jaoui et
Jean-Pierre Bacri va donc se poursuivre avec l'écriture de
On connaît la chanson en 1997. Ce film est une dédicace à
Dennis Potter, un britannique travaillant dans le théâtre et la télévision qui avait pris l'habitude de faire chanter ses acteurs entre deux dialogues.
Alain Resnais va donc reprendre ce concept et confier le scénario à
Bacri et
Jaoui qui vont s'attacher à intégrer des chansons correspondant aux états d'âme des personnages, le tout en inscrivant les chansons dans une narration dans laquelle ils se mettent également en scène. Cet exercice difficile au regard du concept audacieux s'avèrera être une occasion de plus pour le couple de montrer de quoi ils sont capables sur papier.
Ils décrocheront successivement le César du meilleur scénario mais aussi celui du meilleur second rôle. D'une pierre deux coups, le célèbre couple gagnera toujours plus en notoriété, ce qui leur permettra de passer à l'étape supérieure : le cinéma pur. Jusque là, ils avaient toujours gardé les marques de l'univers théâtral (dont ils sont tous les deux issus) dans leurs scenarii, s'efforçant de retranscrire une narration fidèle à la pièce de théâtre, avec une linéarité simple, un lieu unique. Au cinéma, le duo n'avait pas encore pu réellement montrer de quoi il était capable, le processus de création n'était pas encore lancé.
Du scénario à la réalisation : la collaboration scénaristique continue
Après avoir essayé les planches du théâtre, les plateaux de tournage, l'écriture de pièces, de scenarii pour les grands maîtres du cinéma français,
Agnès Jaoui et
Jean-Pierre Bacri passent à l'étape suivante : tout faire ! Ecrire, réaliser et jouer … un pari pas impossible lorsque l'on voit la notoriété qu'ils ont acquis et les récompenses qui ont découlé de leur travail remarquable tant au niveau de l'écriture qu'au niveau de leur jeu d'acteur. Mais cette fois le travail est différent car il consiste à justement ne partir de rien ! Aucune pièce de théâtre de référence, aucune règle spatio-temporelle. La création est entière et nécessite un autre regard sur la narration. Premier coup d'essai en 2000 avec
Le Goût des autres qui raconte les goûts des uns, les couleurs des autres, qui montre que les goût et les couleurs ne se discutent pas.
Bacri, préférant décidément l'écriture, laissera sa compagne prendre les commandes du film. Le scénario coécrit reprendra la thématique des barrières sociales mais il sortira du style théâtral. La force des relations décrites par
Agnès Jaoui et
Jean-Pierre Bacri résultaient essentiellement dans la force des dialogues, ce pour quoi ils étaient d'ailleurs récompensés, complimentés et reconnus. Désormais, comme détachés de l'emprise du théâtre, le couple montre dans leur scénario et à l'image une réelle volonté de mise en scène cinématographique avec des lieux qui changent, un montage travaillé, des gros plans justifiés. Un cocktail aux ingrédients explosifs qui va s'avérer être une réussite pour une première réalisation ! Le film obtiendra d'ailleurs plusieurs Césars : Meilleur film, Meilleur scénario, Meilleur acteur dans un second rôle pour
Gérard Lanvin et Meilleure actrice dans un second rôle pour
Anne Alvaro.
La machine est lancée,
Agnès Jaoui et
Jean-Pierre Bacri semblent avoir trouvé une belle harmonie au cinéma et un style bien à eux. En 2004, le couple écrira le scénario de
Comme une image qui sera la deuxième réalisation de Jaoui. Présenté en compétition au festival de Cannes, le film remportera le prix du Scénario. En revanche, contrairement aux précédentes œuvres, aucun César ne viendra récompenser l'écriture à quatre mains.
Comme une image ne suscitera pas l'engouement du public bien qu'il ait réalisé le meilleur démarrage lors de sa sortie et cumulé 1,5 million de spectateurs, ce qui reste honorable. Ceci dit, la presse encense cette sixième collaboration Jaoui-Bacri qui magne avec dextérité la complexité des rapports humains et les barrières entre les différentes classes sociales. Dans le scénario, le couple dépeint avec sensibilité la vie avec
Marilou Berry qui prend les traits d'une fille complexée vivant dans l'ombre de son père écrivain et éditeur connu. Le scénario est une critique de la célébrité, du succès, des paillettes. Déjà abordé dans les précédents films, cet angle d'approche assez dénonciateur devient flagrant. On retrouve également une volonté d'exprimer le chant et la musique (n'oublions pas que
Jaoui est également chanteuse).
Avec
Parlez-moi de la pluie,
Agnès Jaoui signe sa troisième réalisation et septième collaboration scénaristiques avec
Bacri. Les deux auteurs vont également endosser les deux rôles principaux du film. Un autre acteur viendra également compléter le tableau et se joindre au duo, Jamel Debouze, et des actrices dans des rôles plus secondaires :
Pascale Arbillot ou encore
Florence Loiret-Caille que l'on suivra dans le sud de la France. A l'ordre du jour, les relations humaines et leurs contrariétés, l'insatisfaction éternelle de l'homme. Des thématiques récurrentes qui imposent une fois de plus le style Jaoui-Bacri qui a su donner (et donne encore) de l'importance à tous les personnages quelles que soient leurs classes sociales, quel que soit le nombre d'apparitions dans le film. Dans
Parlez-moi de la pluie, les personnages « secondaires » nous marquent autant que les principaux. Et au regard du public enthousiaste, la mayonnaise prend toujours aussi bien.
Agnès Jaoui et
Jean-Pierre Bacri ont trouvé la bonne recette à leur scénario et n'ont pas l'air de vouloir en changer. Il est fort à parier que les deux ne s'arrêteront pas là dans leur collaboration scénaristique et artistique.