Voici la seconde partie du dossier sur Christopher Nolan, qui tente de mettre en évidence les figures, les thématiques et les réitérations d'une œuvre parfaitement cohérente.
Faux-semblant
« Tu ne sais même pas qui tu es / - Si. Je ne suis pas amnésique. Je me souviens jusqu'à l'incident. Je suis Leonard Shelby…/ - Ca, c'était avant. Tu ne sais pas qui tu es, qui tu es devenu depuis… « l'incident ».
Memento.
Il est LA dominante, le cœur du cinéma de
Christopher Nolan, sa thématique constante qui semble le préoccuper à chaque nouvelle pièce fabriquée. A l'époque de l'annonce de sa prise en main de
Batman Begins, probablement nombreux sont ceux à s'être questionnés sur les raisons de
Warner Bros. à confier les clés de la Batcave à cet homme là plutôt qu'à un autre. Il suffit de regarder en amont pour se convaincre de la pertinence d'un tel choix : dans
Following, le suiveur Cobb est-il le simple cambrioleur qu'il paraît ? La mission punitive de Leonard Shelby dans
Memento est-elle aussi justifiée qu'on nous le dit ? L'inspecteur Will Dormer (
Al Pacino) n'essaye t-il pas de dissimuler une intégrité souillée ?
Ces personnages ne portent peut-être pas de déguisement physique comme Bruce Wayne mais ils adoptent pareillement une attitude qui n'est pas la leur, jouent un rôle qui ne leur correspond pas. Exemples : dans
Following, le suiveur, le romancier sans le sou Bill (
Jeremy Theobald) finit par arborer l'apparence distinguée de Cobb. Dans
Memento, Leonard porte un costume et conduit une voiture qui ne sont pas les siens puisqu'ils appartiennent à un dealer qu'il a tué et dépouillé (plus subtil, à un moment du film il mettra par erreur la chemise de Natalie qui ne manquera pas de lui faire remarquer). Alors, Batman par Nolan, étrange ? Non, tout simplement évident.
On le voit ici, le « héros » nolanien porte un masque voilant sa véritable nature ou dénaturant la réalité de son action aux yeux des autres personnages, du spectateur même, se berçant parfois d'illusion lui-même (l'auto-conditionnement de Shelby).
Nolan se pose donc comme le dissolvant d'un vernis mensonger, le bulldozer annihilateur d'une façade sociale, criminelle, professionnelle, protectrice que la société humaine pousse à engranger dans le seul but du paraître, de la bonne image censée enjoliver la part sombre des êtres qui la compose.
Cette démarche n'est pas une fin en soi, juste le moyen d'accéder à la vérité psychologique de ses protagonistes et à la dualité qui caractérise chacun d'entre eux.
Récurrence du double ou dualité de l'être
« Je t'aime. / - Pas aujourd'hui. / - Quoi ? / - Certains jours c'est faux, tu ne le penses pas. »
Le Prestige
Tous les personnages agissants des récits de Nolan sont doubles (voir pluriels dans le cas du magicien Alfred Borden (
Christian Bale) dans
Le Prestige), partagés entre le bien et le mal, les certitudes et le doute. Seule exception au tableau peut être l'agent, de police idéaliste Ellie Burr (
Hilary Swank). Mais même celle-ci se laissera furtivement tenter par le mensonge avant que Will Dormer mourant ne l'empêche d'emprunter une route néfaste qu'il ne connaît que trop bien.
Une dualité qui prend ses racines avec l'arrivée d'une mort ou d'un meurtre dans l'existence du personnage principal (le trépas de la femme de Shelby / l'assassinat d'un enfant pour Dormer / celui des parents de Bruce / l'accident mortel de la fiancée de Robert Angier) qui va bouleverser son appréhension première du monde qu'on devine unilatérale. Avant de devenir un vigilante, Shelby était un assureur sans histoires, Dormer un flic intègre ayant foi en la justice, Bruce un enfant pareil à un autre, Angier et Borden des illusionnistes aspirants à la gloire et au bonheur. Au moment où débute le film, cet état de bonheur est déjà du passé et n'apparaît que lors de flashbacks, les résurgences d'un bonheur perdu nous faisant comprendre la détresse de ces victimes du destin.

Cette duplicité psychologique se répercute à l'écran par des jeux de miroirs difformes entre les principaux personnages qui forment un tout entre eux, un couple dissonant en apparence (mais on a vu que dans l'univers de Nolan celles-ci sont trompeuses). Rien n'est plus opposé que le côté calculateur de Cobb et la naïveté de Bill, la droiture de Leonard et les combines mercantiles de Teddy, le représentant de la loi Will Dormer et l'assassin Finch Walter, le justicier Batman et l'anarchique Joker … deux faces d'une même pièce se nourrissant de l'opposition de l'autre pour exister. Des êtres moralement, physiquement séparés, différents mais en définitive complémentaires. Teddy ne donne-t-il pas une raison de vivre à Shelby en l'aidant à courir après un fantôme ? La guerre farouche à laquelle se livre Angier et Borden ne leur permet-elle d'accéder à ce Prestige tant souhaité ? Le chevalier noir existerait-t-il si Gotham City n'était pas la proie de criminels fous dangereux tel le clown maléfique ? Dans ces mondes parallèles plein de noirceur et de désespoir qu'a construit le réalisateur, seul le conflit apparaît comme l'activateur d'un changement de conscience, d'un état stable dans son instabilité morale.

Il est intéressant de constater que l'image du double se trouve également en-dehors du cadre filmique de
Nolan … et de son frère/partenaire Jonathan, son cadet de six ans, pouvant à juste titre se voir comme l'un des composants essentiels de la réussite de l'aîné puisqu'on retrouve sa présence derrière ses trois plus grandes réalisations: il est l'auteur de la nouvelle dont le réalisateur s'est inspirée pour écrire
Memento et a collaboré directement sur les scripts de
Le Prestige et
The Dark Knight, le Chevalier Noir. Un partenariat symbiotique qui trouve un étonnant écho dans
Le Prestige à travers la gémellité de Borden. Scrutant par la lorgnette du film d'époque le monde du cinéma contemporain, le réalisateur s'expose de manière plus personnelle car il y décrit le milieu dans lequel il évolue. C'est sans doute pourquoi la relation de travail entre Borden et Fallon (l'un est l'homme public tandis que l'autre reste dans l'ombre) se reflète tant ici.
Tromperie, illusion et déconstruction
« Ca ne va pas. J'ai l'impression qu'on me pousse à tuer un autre type ».
Memento
« Are you watching closely ? ». Cette petite phrase qui ouvre
Le Prestige résume à elle toute seule le jeu de dupes auquel va se livrer le réalisateur devant nos yeux. « Regardez-vous attentivement ? », car visionner un film tel que celui-ci ou
Following, le suiveur et
Memento ne peut se faire avec désinvolture et passivité si on veut un tant soit peu comprendre les rouages d'une mécanique cachée, les secrets d'un tour de magie destiné à guider notre regard dans la mauvaise direction jusqu'à son crescendo révélateur.
Pour réussir leurs numéros de passe-passe, les prestidigitateurs que sont Angier et Borden utilisent des mécanismes, des artifices censés détourner l'attention du public du « truc » faisant la beauté de la démonstration. Pareil pour
Christopher Nolan qui à l'aide des outils cinématographiques mis à sa disposition construit un univers cloisonné (dans le cas de
Following, le suiveur,
Memento,
Insomnia dont le cadre actionnel ne dépasse pas les limites de la ville décrite), dans lequel il est seul maître à bord, maniant l'espace et le temps à sa guise : c'est justement par cette propension à la déconstruction temporelle que
Christopher Nolan s'est fait un nom auprès du monde du cinéma, instaurant dès le début de sa carrière une signature particulière.
Marque de fabrique d'un brillant conteur qui maîtrise parfaitement la linéarité narrative (la moitié de son travail est là pour le prouver), qui dès
Memento a dépassé le simple effet de style artificiel (ce qu'on a stupidement reproché au film à sa sortie) pour devenir une méthode, l'agencement primordial est capable de vivifier une forme classique obsolète et d'exposer le plus pertinemment possible les véritables enjeux de ses films. Soit une déconstruction de la vérité pour mieux la reconstruire, mentir pour mieux faire la démonstration d'un jeu machiavélique dont l'humain est adepte : la manipulation. Manipulation de l'autre pour servir ses plans pernicieux (Cobb, le Joker), régler ses problèmes personnels (Nathalie dans
Memento), profiter d'une opportunité dénuée de risques (Teddy), échapper à ses mauvaises actions (Walter Finch) … Se servir de son prochain devient aussi facile que respirer pour les personnages de
Nolan, qui comme eux ne se prive pas de jouer avec nous à travers ses narrations tortueuses.
Si le spectateur découragé trouve tout cela retors à en subir des maux de tête carabinés, il peut toujours se consoler en pensant aux souffrances endurées par ces héros sacrificiels.
Sacrifice
« J'ai compris ce que je dois devenir pour arrêter des hommes tels que lui »
The Dark Knight, le Chevalier Noir
Nous l'avons souligné en filigrane précédemment, le cinéma de
Nolan est empreint d'un profond pessimisme ne laissant aucune place à un quelconque manichéisme et encore moins à un happy end. Y compris dans
Batman Begins qui certes remporte la partie sur Ra's Al Ghul et sauve Gotham City de la destruction mais cet état d'accalmie n'est que provisoire comme le souligne Gordon prévoyant dès l'épilogue une escalade du crime et de la violence dans les rues de la métropole. Prévision se confirmant dans le crépusculaire
The Dark Knight, le Chevalier Noir. Si chez le réalisateur la majorité des héros arrivent à leur but (sauf Bill, ne pouvant que ressasser les évènements dont il a été le jouet et qui ont provoqué sa perte), cette victoire ne se fait pas sans un (ou des) sacrifice(s).
Leonard a bel et bien trouvé et tué l'homme qui l'a rendu infirme (s'il on en croit le tatouage « I've Done It » (Je l'ai fait) sur sa poitrine dans l'un des flash-back finaux), mais pour continuer à vivre il se voit obligé de poursuivre une quête illusoire et oublier son rôle dans la disparition de sa femme. Pour retrouver son statut de flic honnête, Will Dormer doit arrêter Finch Walter au prix de sa vie.
Le Prestige ne se gagne qu'en se salissant les mains, ce que feront Angier et Borden. Et Bruce Wayne n'aura jamais la vie à la lumière du jour qu'il désire s'il veut que Gotham City retrouve la paix.
Cette figure n'est pas vraiment nourrie d'une quelconque imagerie chrétienne comme on pourrait le penser car il n'est nullement question de martyrs, d'une recherche de salut personnel ou d'autrui mais toujours d'un prix, de conséquences que les personnages doivent payer, en connaissance de cause ou non, désireux ou pas de s'affranchir de cette redevance. Il en va de même concernant le « caped crusader » qui dans
Batman Begins ne se rend pas compte de ce qu'il devra abandonner pour réussir sa mission. Ce n'est que dans la conclusion de
The Dark Knight, le Chevalier Noir que Wayne sera parfaitement conscient du lourd tribut à fournir (la perte de proches, la solitude, la marginalité, être sans cesse sur le fil du rasoir du bien …), verra le chemin semé d'embûches qui l'attend et qu'il acceptera d'arpenter de son plein gré. Le dernier ouvrage du cinéaste représente donc une avancée idéologique dans sa filmographie : on est parti d'un homme sacrifiant les autres afin de nourrir son propre intérêt (
Memento) pour finir par aboutir à un héros mettant sciemment son existence sur la balance par soucis d'idéal. Ce qui nous pousse à nous demander si
The Dark Knight, le Chevalier Noir n'est pas la fin d'un cycle, le dernier chainon marquant la boucle.
Des jours meilleurs ?
« Souvenez-vous que la nuit la plus sombre précède toujours l'aube. »
The Dark Knight, le Chevalier Noir
Que réserve l'avenir pour
Christophe Nolan ? Cet homme de cinéma se revendiquant comme un pessimiste de nature alors que tout semble lui sourire (professionnellement parlant) ;qui aujourd'hui, à l'âge de 38 ans, est arrivé à un niveau d'excellence et de réussite que beaucoup n'atteindront jamais dans leur carrière, aussi longue soit-elle. Mais est-ce que justement
Nolan n'est pas monté trop haut et trop vite ?
The Dark Knight, le Chevalier Noir serait-il le chant du cygne d'un auteur qui ne peut désormais que se répéter ou décevoir ; ou au contraire annonce-t-il un nouveau départ dans le travail évolutif d'un petit malin gardant un joker dans sa manche ? Seul l'avenir nous le dira. En attendant de voir comment l'auteur va conclure sa trilogie sur l'homme chauve-souris dans les années à venir, nous pouvons toujours retourner dans les salles obscures voir le second opus (encore meilleur à la seconde vision) ou se délecter en DVD de ses cinq précédentes perles.