Trois après sa sortie à Hong Kong, PTU arrive finalement sur nos écrans et confirme que le travail de Johnnie To est en voie de reconnaissance européenne.
Dans un contexte où l’Europe prend conscience de l’existence d’un vivier de talents en Asie, la sortie en France de
PTU, jusque là disponible exclusivement en DVD d’import, n’est pas une surprise. Elle l’est d’autant moins que
Breaking News, sorti chez nous le 20 avril dernier, avait rencontré un joli succès d’estime bien mérité (quoique discret), et que
Election, son dernier opus encore inédit, a fait cette année partie de la sélection officielle cannoise. Tourné en 2002, ce
PTU (pour Police Tactical Unit) fait partie de la série de films personnels que
To fait alterner avec les productions purement commerciales (comme
Needing You)… Et qui ont subit un flop retentissant au moment de leur sortie sur leur sol d’origine !
PTU n’a évidemment pas échappé à la règle, ce qui explique probablement qu’il ait tant tardé à nous arriver.
On est d’abord rétrospectivement frappé de constater que ce film contient sous forme embryonnaire tout ce qui interpelle et séduit dans
Breaking News. A commencer par cet improbable imbroglio policier. Ici, un sergent se retrouve mêlé à une sombre histoire de meurtre sur la personne d’un caïd minable. Il aura jusqu’à l’aube pour se disculper, aidé en cela par l’un de ses amis, officier d’une équipe de police spéciale, tandis qu’une implacable inspectrice de la Brigade Criminelle fera tout pour le faire tomber. Comme d’habitude cependant,
Johnnie To se désintéresse assez rapidement de son intrigue pour se concentrer sur la forme de son ouvrage, tout comme il le fera dans
Breaking News, et tout comme les premières images d’
Election semblent le confirmer dans cette excellente habitude. Epaulé par le génial chef opérateur
Cheng Siu-Keung qui s’est occupé de la photo de presque tous ses films,
To signe des plans esthétiquement sublimes et ultra-léchés dont certains touchent à la perfection (voir la composition magistrale de la séquence du bar). Il est d’ailleurs fort intéressant de remarquer que le travail sur les plans tout en longueur et solennité de
PTU trouvera son apogée dans le monumental plan-séquence d’ouverture de
Breaking News.
Autre point fort du film : son irrévérence. Les pratiques des différents corps de police sur leurs indics ou leurs suspects, souvent intolérables, cristallisent les dérives autoritaristes d’un gouvernement brutal dont les institutions hésitent encore entre réactionnarisme et réformisme progressiste. Ces flics brutaux et peu respectueux de leurs concitoyens, dont le traitement évite toutefois un manichéisme dont
Johnnie To s’est toujours déjoué avec brio, sont probablement la réussite la plus évidente du film. Et l’on se souviendra certainement longtemps de l’interrogatoire musclé de la salle de jeux vidéo.
Cependant, le film n’est pas exempt de défauts, loin de là. Tout d’abord, à l’exception notable du toujours formidable Lam Suet et de
Simon Yam, les interprètes accusent un manque de charisme marqué, et très nuisible à l’adhérence du spectateur à l’histoire. Les personnages ne sont par conséquent qu’intéressants à défaut d’être marquants. Ce qui est évidement fort dommage, mais beaucoup moins grave que le manque de rythme latent dont souffre le film. La faute à un scénario trop concis et schématique que les prouesses visuelles du cinéaste ne parviennent pas complètement à racheter. Que reste-t-il à un film d’action s’il est privé à la fois de trame narrative et de souffle ? Il s’agit là de l’une des rares erreurs de
To, mais c’est malheureusement la plus grave, et celle qui détermine la qualité moyenne du métrage. Un grand tort car l’on ne peut s’empêcher de penser que le cinéaste avait les moyens d’offrir grand film.
Mais ne boudons pas notre plaisir. Si
PTU ne brille guère par ses qualités d’écriture, sa mise en scène confirme le grand talent de son réalisateur, dont le sens très aigu du cadre et l’utilisation intelligente d’une lumière magnifique offre parfois des images saisissantes, comme celles illustrant le sort réservé aux complices malheureux de Cato. Une scène intense et cruelle qui résume à elle-seule tout l’intérêt du film : le témoin de l’accomplissement d’un artiste et de l’épanouissement d’un talent. Revoyez
Breaking News pour vous en convaincre ! S’il souffre de graves problèmes de rythme ainsi que d’une interprétation parfois hasardeuse, PTU n’en reste pas moins un film parfaitement maîtrisé dans son esthétique, et également un très bon divertissement, intelligent et travaillé. Une mise en jambe pour Johnnie To qui s’apprêtait à devenir plus tard l’un des maîtres du genre.