Dossier : Rencontre L'Ennemi intime

Dossier : Rencontre L'Ennemi intime

Premier film sur la guerre d'Algérie depuis la loi de 1999 l'officialisant en tant que telle et non comme de simples événements ou opérations de police, le nouveau long-métrage de Florent Emilio Siri affiche l'ambition de « crever l'abcès ». Rencontre avec le réalisateur, l'interprète principal Benoît Magimel, le scénariste Patrick Rotman et le comédien Mohamed Fellag.


Initié pas ses soins, L'Ennemi intime tient véritablement à cœur à son acteur principal Benoît Magimel, désireux d'évoquer cette guerre « dont on ne parle pas », sur laquelle pèse « un silence, une véritable chape de plombs ». Profitant du temps passé qui a apaisé les consciences de part et d'autre, et de la voie ouverte cinématographiquement parlant par de précédents films sur le sujet, comme La Bataille d'Alger ou , mais aussi par Les sentiers de la Gloire ou La 317ème section, citées en références par l'acteur et son réalisateur, Florent Emilio Siri, l'ambition était de livrer un film sur la guerre d'Algérie dépassionné et amilitant par lequel « les gens de ma génération, et les plus jeunes aussi, ne soient pas repoussés ». « Florent était le réalisateur parfait pour mêler l'intime et le spectaculaire »dixit l'interprète du Lieutenant Terrien. Selon Patrick Rotman, le scénariste du film, documentariste ayant déjà signé un opus éponyme sur le sujet, L'Ennemi intime « va provoquer un électrochoc, parce qu'il y a la force de l'émotion, la force de la mise en scène. Il y a des choses dans ce film qu'on n'a jamais montré au cinéma, on n'a jamais montré un bombardement au napalm dans aucun film sur la guerre d'Algérie. Ca va être un choc et peut-être une révélation. Pour le spectateur, ça va être nouveau» L'acteur Mohamed Fellag précise qu' « en Kabylie, dans une station de ski, une forêt de cèdres du Liban à été à 80% détruite. C'est une sorte de musée de cèdres morts détruits par le napalm. »



Concernant Florent Emilio Siri, accepter de réaliser ce film représentait un vrai défi : « Mon premier film, Une minute de silence, parle d'une grève de mineur dans le sud de la France. Mon père était mineur de fond et m'a dit « t'y arriveras pas, t'as jamais été mineur. ». Je l'ai fait et il était très content et m'a dit que c'était un très beau film, très juste. J'ai eu ici même le poids sur les épaules, c'est à dire que je n'ai pas fait la guerre d'Algérie. Patrick a dédié 30 ans à ce sujet. Il y avait une vraie responsabilité. » « La clé pour moi, c'était l'humain. C'était le parcours de ce personnage, et des autres, et d'être vraiment au cœur de la guerre. C'est-à-dire de plonger le spectateur avec le personnage principal et de vivre cette descente aux enfers à travers ces yeux. » « On plonge au cœur de la guerre avec ces contradictions incroyables que trimballent cette guerre, les contradictions des êtres… C'est ça qui nous intéresse, les contradictions de l'âme humaine, de finalement plonger dans les ténèbres de ces moments-là. Ce film n'est pas une thèse, mais il soulève bien des questions. » ajoute Patrick Rotman.

Il précise, « Ce parcours du personnage de Benoît, j'en ai rencontré des dizaines et des dizaines qui avaient vécu ça. Des gars qui arrivaient plutôt hostiles à cette guerre, qui la faisaient parce qu'ils étaient mobilisés, ils n'en avaient pas plus envie que ça. Ils découvraient un pays qu'on leur disait être la France, mais à une époque où il n'y avait pas les moyens de communication actuels (portable, internet, téléphone…) et où c'était un voyage considérable d'aller en Algérie. Ils découvraient ce pays, étrange, fabuleux, très beau mais tellement loin de ce qu'ils avaient vécus. Ils étaient plongés d'un seul coup dans cette réalité de la guerre. Puis pris dans cette spirale que décrit le film, où l'homme est tordu, broyé… » « Le point de départ, le déclic pour écrire ce personnage était un sous-lieutenant, qui n'avait jamais pu parler à sa fille, lui raconter sa guerre d'Algérie. C'est une dimension très importante que le film va déclencher chez des enfants d'appelés, qui n'ont jamais parlé à leurs enfants ou à leur famille. C'est possible que ce film déclenche cette parole. »



« On nous a enlevé un pan de notre mémoire. Moi encore, je suis né en 65, j'ai un oncle qui a fait cette guerre. Mais je pense aux gens qui ont 20 ans aujourd'hui, qu'est ce qu'ils connaissent, qu'est ce qu'ils savent de cette guerre ? Je pense que là, la Mémoire a été éradiquée. » affirme Florent Emilio Siri. En effet que reste-t-il aux nouvelles générations de cette guerre, menée par des jeunes hommes de 18/20 ans issus des provinces françaises et qui finissaient meurtris à vie, silencieux, voire en asiles psychiatriques pour certains d'entre eux, à une époque où l'on ne parlait pas encore de trauma.

A ce titre, l'explication d'une scène symbolique du film par Mohamed Fellag, qui a vécu cette guerre, prend alors l'allure d'un témoignage précieux, retranscrit in extenso.

« La parabole de la cigarette, moi qui travaille au théâtre en essayant de combiner les mots simples pour dire la complexité des choses afin que tout le monde comprenne, scène réellement vécue que l'on a raconté à Patrick, moi ça m'a d'abord fait penser à mon père qui a fait la guerre 39-45, qui avait eu la croix de guerre, exactement comme dans le film. Il avait été cité comme héros national à l'époque, et il y avait eu les événements de mai 1945 à Sétif, qui ont fait basculer tous les soldats d'origines algériennes qui ont participé à la seconde guerre mondiale vers les premiers maquis profitant de leurs expériences de la guerre, des voyages, de leur entrainement… C'est l'histoire de mon père, mon père était un responsable politique puis ensuite dans les réseaux d'espionnage du FLN. J'ai donc vécu dans un cocon révolutionnaire depuis toujours mais cette période reste la plus forte, la plus choquante où j'ai mythifié mon père parce qu'il était héros, avait la médaille ; et tout d'un coup il était de l'autre coté, je ne comprenais plus rien. » « Quand j'ai eu le scénario, la première chose que je me suis dite est « Je vais jouer mon père, je vais être ce que je regardais de mon père quand j'étais petit ». J'étais heureux car quand il est revenu de la guerre, il a ramené ave lui un manteau troué de trois balles. Tout le bataillon de nord-africain a été abattu au bout de trois jours de guerre et à la fin quand il avait plus de munitions, il a levé les mains en l'air. Les allemands étaient des deux cotés et trois balles sont rentrées dans le manteau. Depuis que j'étais tout petit, le manteau était sur un clou dans mon village, un peu comme une relique. J'avais 6 ans et un soir, il y avait 25 ou 30 soldats du FLN qui avaient rendez-vous chez mon père pour le travail, la révolution. Ils ont mangé, ils ont parlé, ils se sont réunis et au moment de partir, il y en a un qui s'est retourné et qui lui a dit « Donne moi ce manteau, toi t'es pas dans le maquis là-haut. Il fait un froid, donne moi ce manteau. » Mon père lui dit « Tout ce que tu veux mais pas celui là » puis après « Bon allez, t'en auras plus besoin que moi. » Il lui a donné et le manteau a disparu de ce clou, il a fait la relève. Dans ce film le personnage, c'est ça. »



« Quand je l'ai travaillé, j'ai pensé très fort à ça, puis ces contradictions et comment aussi deux pays ont raté le coche de construire autrement l'avenir en passant par des situations comme celles que décrit le film, qui est tellement juste. J'ai vécu jusqu'à 8 ans dans la montagne, puis en 1958 on est allés à Alger où c'était autre chose, la guérilla urbaine. Mais les trois années de guerre passées dans la montagne, j'ai vu le film de Florent, j'ai vu Benoît, j'ai vu l'écriture de Patrick Rotman. On était dans un petit village de 300 habitants dans les collines, on a été bombardés plusieurs fois par les avions. Une fois, ma mère nous avait cachés, moi et tous les enfants, dans l'endroit qui servait de salle de bains parce qu'ils étaient en train de bombarder le village voisin. Donc on voyait les avions passer au dessus de nous, prendre leur élan et aller balancer les bombes qu'on voyait partir juste derrière la colline. On a passé huit heures accrochés aux jupes de ma mère. » « J'ai vu les parachutistes descendre des fameux hélicoptères « bananes » sur les petits champs de blé. J'ai vu la torture, on a torturé mon oncle devant mon moi, j'avais 7 ans. On a torturé des gens à la gégène portable. Un jour, les hommes « en couleurs », « les multicolores » comme on les appelait, les paras en fait, arrivent. Ils nous rassemblaient le matin à 6H, ils cassaient les portes à coups de Rangers, ils nous sortaient du lit, mettaient tout le monde sur la place public et on n'avait pas le droit de bouger de la journée. Et là, c'était parfois des exactions d'une atrocité inouïe pour enfant, pour tout le monde. Un jour, il y en a un qui a pris son fusil, un MAS 56, et il a tiré sur un âne et l'a abattu, quand on sait ce que l'âne représente même si à ce moment on ne pense pas à ça, puis les autres s'y sont mis aussi, à tirer sur les ânes qui étaient dans les champs. Ils parlaient, on ne comprenait pas ce qu'ils disaient, ils se marraient, ils ouvraient des bières, fumaient et ils tiraient. Après ils tiraient sur les agneaux, tout ce qui était dans les champs, et c'était une sorte de jeu… »

« Un jour, on a torturé mon oncle qui a fini paralytique parce qu'il avait enflé, on lui avait fais boire 30 litres d'eau savonneuse. On mettait du savon dans un bidon d'eau avec une éponge énorme, et on lui mettait cette eau dans la bouche. Quelques mois après, il a été à l'hôpital, il en est ressorti, il avait enflé. Après la guerre, un an ou deux, il a été déclaré mort, toute la famille est venue, etc. Il était dans un état de mort mais ils l'ont sauvé au dernier moment, il est revenu à la vie mais en revenant à la vie, il avait perdu l'usage de ses jambes. C'était les séquelles évidemment de cette période-là. Combien de nuit, en hiver, on courait avec nos mamans parce qu'ils nous bombardaient dans la nuit des fois, à 2h du matin ? Il fallait courir… » « Venant de là d'où je viens, si j'ai accepté c'est que j'ai tout de suite senti que c'était loin d'un film manichéen ou sur l'idéalisation de la guerre ou même militant. C'est un film qui parle de l'horreur humaine sous toutes ses coutures et je me suis dit, j'ai envie de la faire, parce qu'on est dans une vérité et c'est thérapie pour tout le monde. »



Un conflit qui ne se cantonne pas aux terres algériennes comme l'attestent les souvenirs d'enfance de Patrick Rotman : « J'étais tout gosse, mais je me souviens tout à la fin de la guerre d'Algérie des nuits bleues de l'OAS (ancêtre du FLN) dans Paris, des nuits où il y avait 25 explosions, on entendait péter les plastiques de l'OAS…un état d'esprit de guerre civile qu'il y avait, je me souviens du putsch de 61, avec l'appel de Debré. Une ambiance incroyable d'inquiétude, la France était en guerre quoi, et même dans les banlieues. Les CRS qui barraient les routes avec des mitraillettes, et des contrôles, etc. Ca n'avait rien à voir avec ce qui se passait là-bas mais on sentait… il y avait la communauté algérienne, les 400 000 algériens qui vivaient en France, les bidonvilles de Nanterre… Il y avait une sorte de second front en France avec la Fédération de France… mais c'est une autre histoire. »

Mais tout autant qu'un devoir de mémoire ou une thérapie sur un conflit escamoté par l'Histoire, L'Ennemi intime demeure une œuvre de cinéma véritablement pensée par un réalisateur investi de son sujet :

« Je me nourris beaucoup de visuels. Patrick avait énormément de matière visuelle. Parce que je voulais être au plus près de la reconstitution historique mais aussi d'une réalité (…) On a mis 5 ans à faire le film et finalement pour moi c'était bien que l'on prenne tout ce temps là pour me nourrir, travailler dans le détail… C'est énorme le travail de reconstitution. On essaie d'être au plus juste parce qu'après il y a une vrai responsabilité, on ne va pas s'amuser avec ça, faut pas que ça sonne faux. Pour qu'il y ait la justesse, il y a bien sur le talent des acteurs, de tous les techniciens mais il y a aussi le détail parfois. Ce genre de film, ça se joue vraiment sur le détail. » « Je dis toujours que j'écris le film 4 fois, une fois au scénario, en l'occurrence, là il était écrit par Patrick mais je m'en imprègne, après je l'écris au niveau du story-board : je l'imagine visuellement, je prends cette matière, ce scénario fantastique, et j'essaie de travailler sur les intentions du scénario et visuellement les retransmettre par rapport aux personnages, à l'émotion. Après, il y a le tournage, quand je travaille avec les acteurs. Chacun y amène ses émotions. C'est toujours en mouvement, un film ce n'est jamais figé. Après, il y a le montage aussi. C'est le même film, mais il est toujours en mouvement jusqu'au moment où on dit « Ca y est, c'est fini ». »




!!SPOILERS
« Ce que j'essayai de faire dans ce film et je pense que cela fonctionne vraiment : de s'identifier au Lieutenant Terrien (Benoit Magimel), moi je ne connaissais pas cette guerre et je me mets à la place du spectateur, qui ne la connaît pas non plus. On découvre cette guerre à travers son regard. Au début, il est mystérieux, puis on voit que c'est un mec bien, un humaniste, il défend un enfant dans un village, il s'oppose à la torture. Il a finalement des idées sur l'Algérie et cette guerre, quand il a cette confrontation avec Berthaut sur le ponton… A peu près à 40 min du film, il y a la première bataille, qui dure 15 min jusqu'au napalm. C'est une scène de bataille, mais elle est encore vécue du point de vue du personnage. On est au cœur de la bataille, on est avec lui, il perd un homme, c'est la première fois qu'il voit un soldat mort. Puis il tue pour la première fois un soldat, qui récite une prière avant de mourir. Puis il voit les conséquences du napalm. Tout ça agit sur son inconscient et sur le nôtre en tant que spectateur. On continue l'identification, on reste avec lui, puis tout à coup il bascule quand il tue les femmes. C'est vraiment, presque, le point de rupture. Il y a trop d'événements, trop de choses, et je crois que l'on bascule avec lui à ce moment là. A partir de ce moment, petit à petit, j'ai essayé de prendre de la distance avec le personnage. La caméra devient très extérieure à lui, on le regarde de loin puis on réhumanise le Sergent Dougnac (Albert Dupontel), on raccroche les wagons un peu avec le Lieutenant mais on le regarde avec distance jusqu'en France quand il voit sa femme et son fils. On sent toute la culpabilité, il se réhumanise. Puis il a cette scène de Noël, tout le monde finalement se réhumanise, c'est l'horreur de cette guerre qui les a vraiment transformés. Puis il revient en Algérie pour mourir. Il y a vraiment cette idée de s'identifier aux personnages, de regarder un peu de loin et de se rapprocher. »

FIN DES SPOILERS !!

A Patrick Rotman de conclure sur la véritable genèse de L'Ennemi intime, « Une chose qui m'a beaucoup frappée, c'est les récits de retour en France après la guerre d'Algérie. Le décalage absolu vécu par ceux qui avaient fait cette guerre qui arrivaient dans un pays où les gens s'en foutaient, où personne ne les écoutaient, ne les entendaient. Ils vivaient le sentiment d'avoir fait une guerre qui n'était pas très propre, totalement inutile et dont tout le monde se foutaient, « J'ai passé 25 ou 30 mois sur mon piton… je reviens et personne ne me demande quoi que ce soit ». Ce décalage terrible, c'était un peu le point de départ : Quand on revient, qu'est ce qui passe ? Qu'est ce qu'il y a dans la tête ? L'incapacité d'en parler… Ce qu'ils ont vécu, ce que vit le Lieutenant Terrier. C'est intransmissible, d'où le silence, long, épais, qui dure des années et des années, qui dure toujours. »
 
Publié le 04/10/2007 par Steve Gallepie


» INFO FILM
L'Ennemi intime
Nom: L'Ennemi intime
Réalisateur(s) :
Florent Emilio Siri
Acteur(s) :
Mohamed Fellag
Marc Barbé
Eric Savin
Benoît Magimel
Aurélien Recoing
Albert Dupontel
Abdelhafid Metalsi
Vincent Rottiers
Producteur(s) :
François Kraus
Denis Pineau-Valencienne
Société(s) de production :
Les Films du Kiosque
France 2 cinéma
CinéCinémas
Canal +
Agora Films
Scénariste(s) :
Patrick Rotman
Florent Emilio Siri
Compositeur(s) :
Alexandre Desplat
Genre: Guerre
Sortie FR: 03/10/2007

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