Dossier : Rencontre 99 F

Dossier : Rencontre 99 F

Comment faire de 99 F un film qui ressemble à la fois à Jan Kounen et Jean Dujardin ? Réponse avec toute l'équipe du film.


Dès le début de la conférence de presse, l'ambiance est posée. Le réalisateur Jan Kounen et ses acteurs Jean Dujardin, Jocelyn Quivrin, Elisa Tovati et Vahina Giochante sont épuisés par le rythme de la tournée promotionnelle, et sous constante surveillance de leur producteur Alain Goldman, qui surveille combien de fois Kounen dit qu'il a été séduit. Pourtant exténué après une nuit à porter Frédéric Beigbeder qui avait semble-t-il un peu trop bu dans les rues de Toulouse, l'acteur d'OSS 117 et Brice de Nice est bien décidé à distraire ses petits camarades, et à ne laisser personne finir ses réponses, multipliant les grimaces et les blagues. Première question à destination de Jan Kounen : « Comment vous avez atterri sur le projet ? » « Par la poste ! » Si même le réalisateur de Blueberry s'y met, on n'est pas sorti…



Tout le petit monde reprend un peu ses esprits pour nous fournir quelques réponses. Alain Goldman, producteur du film, nous explique comment, après avoir pensé à plusieurs réalisateurs et avoir confié le scénario à Nicolas et Bruno, il a pensé à confier le projet au réalisateur de Doberman. « Jan Kounen nous a montré dans Blueberry qu'il aimait des choses qui relevaient d'autres cultures. C'est donc qu'il n'aimait pas certaines choses de notre culture occidentale. 99 F lui permettait à mes yeux d'exprimer ce qu'il n'aimait pas dans notre société : la consommation à outrance, la détérioration de la nature… » Un metteur en scène habitué à être à l'origine de ses films et bien moins partant que son producteur sur ce projet : « J'étais un peu dubitatif. Par rapport à la direction que j'avais prise dans mes films, je me dirigeais vers quelque chose de plus contemplatif. A la lecture du scénario, sur la qualité du scénario de Nicolas et Bruno, j'ai de suite demandé à Alain de lire le roman de Frédéric Beigbeder. » Se rendant compte du potentiel créatif de l'adaptation de 99 F, il s'engage dans cette aventure qui n'était au final pas si éloignée de lui.

En effet, Jan Kounen a déjà côtoyé le monde de la pub en tant que réalisateur. « Quand on réalise une publicité, on est appelé en bout de chaîne. Une fois qu'on est d'accord entre les clients, les commerciaux, les créatifs, à ce moment-là on va chercher un photographe, un réalisateur, un artiste, quelqu'un pour faire le film. Il y a des réalisateurs qui sont spécialisés dans la pub. Moi je ne le suis pas. Je n'ai jamais eu une carrière exclusivement de pubs. C'est par les films que les gens vous appellent parce que vous avez une écriture, parce que vous convenez pour ce produit. A partir du moment où le réalisateur entre en jeu, c'est-à-dire la réunion finale et le tournage, j'ai connu ça. Ca m'a aidé à faire la réunion et ça m'a aussi beaucoup motivé. Je connais ces réunions qui durent des heures pour des petits détails et j'étais motivé de démontrer un peu ce principe. Un jour, il fallait faire un film sur ça.»



Loin d'être dans une révérence constante au livre, Jan Kounen décide de s'approprier le récit et assume d'avoir adouci le récit original avec l'aide de Jean Dujardin, même s'ils ont tous les deux collaboré avec l'auteur qui fait des apparitions dans le film. « Beigbeder, c'est le reflet, l'idée de Dorian Gray. Quand le type va mal et qu'il est vraiment le plus merdique, il le voit. L'Octave qu'on a créé est un trash gentil alors que Frederic il est gentil, mais à partir d'une certaine heure il est vraiment rock and roll. C'est vraiment le Buckowski français. Pendant la tournée promotionnelle, je me suis rendu compte que le personnage était très arrondi et adouci. » Jean Dujardin surenchérit lui sur le problème de l'adaptation. « C'est un film, ce n'est pas un livre, on ne peut pas tout mettre. Comme dit Jan, on garde l'essence, j'ai l'impression que ça y est. J'ai l'impression que Beigbeder a l'air satisfait aussi. »

Cette impression est confirmée par Jocelyn Quivrin, qui joue le rôle du binôme d'Octave, Charlie, et qui était l'acteur connaissant le mieux le livre avant de jouer dans le film. « J'avais lu le livre avant et je l'ai relu pendant le tournage. Quand j'ai vu le film en tant que spectateur j'ai été surpris parce que je trouve que non seulement il y a l'âme du bouquin, ce que raconte Frederic dans le livre mais ce que je trouve fort, et c'est en ça que le film est beau aussi, c'est que Jan s'en est emparé. Il a amené des choses qui lui sont propres, qui viennent de son univers personnel qui est très fort sans dénaturer le sujet du livre. C'est ça qui m'a marqué. Je ne m'attendais pas à voir un film qui ressemble autant à Kounen. Ce n'était pas évident qu'entre Beigbeder et Kounen il y ait quelque chose qui se passe, et là je trouve qu'elle se passe bien. »



Si la façon dont Kounen s'est approprié l'histoire est surprenante, sa réalisation est elle aussi folle qu'on pouvait l'attendre et s'est nourrie en parti de son expérience dans la pub. « J'ai utilisé le pouvoir de séduction pour le démonter. L'idée était d'utiliser la force de l'adversaire, de manipuler avec autant de force, non pas dans le but de vendre quelque chose mais dans celui de démonter un peu ce rapport à la manipulation. On a plusieurs moyens. On peut le faire de manière très froide et distancée ou alors être à l'intérieur et du coup avoir peut-être un impact et manipuler soi les gens. » Absolument libre, le réalisateur s'est même aménagé un petit rôle. « J'aime bien jouer. C'est très agréable de jouer un tout petit peu dans un film. A chaque fois, c'est un moment qui m'a permis de me reconcentrer. Quand on tourne, on a tendance à être emporté dans une machinerie, et c'est important de se rappeler ce que c'est d'être à un moment donné : à « moteur » faut partir, à « coupez » faut arrêter. »

Le réalisateur ne semble avoir rencontré qu'une seule limite, celle de l'argent. « A un moment donné dans ce projet il a fallu trouver des astuces de scénario car on avait pas le budget pour tourner certaines scènes. Puisque c'était un film créatif, il fallait détourner la difficulté. Finalement, on était plus libre et on pouvait être complètement créatif.» Et oui, malgré la renommée du livre de Frédéric Beigbeder et la présence de Jean Dujardin au générique, 99 F n'a pas reçu le soutien des plus grandes chaînes. Serait-ce dû au fait qu'il est assez difficile de passer cette critique acide du monde de la pub en prime time, coupé par des pages de publicité ? En tout cas, le film devient peut-être le film le plus jouissif produit par arte, bouleversant les idées reçues que l'on peut avoir sur cette chaîne.



Si la virtuosité technique de Jan Kounen ne fait aucun doute, il s'agit de la première fois où il se frotte à la comédie, un genre qu'il a découvert avec ses imprévus, comme les fous rires à répétition. Heureusement, il a eu droit aux conseils d'un expert. « Il y a plein de choses, d'endroits, même de virgules dans le scénario où Jean disait « Là on arrive à un endroit que je sens pas ». Au début je l'ai pas trop écouté, puis je me suis rendu compte qu'on avait des problèmes. Donc, petit à petit, ça a été une écoute plus directe très tôt en amont. Il a apporté beaucoup à l'aspect comédie. Moi, je ne suis pas un réalisateur qui fait de la comédie donc vaut mieux laisser faire les professionnels. » Lorsque l'on demande à Jean Dujardin ce qu'il a apporté au scénario et au personnage d'Octave, il préfère botter en touche (« Mon génie… ») et empêche même les autres acteurs de répondre pour lui. Lorsque Jocelyn Quivrin se demande à voix haute « Qu'est-ce que Jean m'a apporté ? », il le coupe en balançant « Une entrecôte ! »

L'acteur distrait ainsi tous ses petits camarades aussi bien pendant la conférence que pendant le tournage, si l'on en croit le témoignage des différents acteurs. Pourtant, Dujardin a beaucoup apporté au film. « On a travaillé ensemble un mois et demi avant sur l'écriture, sur la comédie, sur nos envies. On a essayé de trouver un Octave qui nous convenait tous les deux. » tout en le gardant vierge pour le tournage. Donnant des conseils sur le casting, il a réécrit certains passages de comédie et poussé les autres acteurs vers l'improvisation par moments.



99 F est donc le pur produit d'une collaboration à trois entre Frédéric Beigbeder, Jan Kounen et Jean Dujardin, trois personnalités différentes qui donnent un résultat absolument explosif !

SPOILERS !!!!!

Ces trois personnalités très différentes peuvent dérouter les fans du livre de Beigbeder. En effet, Jan Kounen n'a pas hésité à faire des changements dans l'histoire pour que le projet devienne son film, en accord avec son parcours personnel vers la culture shamanique et un retour à la nature amorcés et mis en avant depuis Blueberry. « Il y a eu un changement dans le scénario à partir du roman. La fin du roman était quelque chose d'assez sombre qui était sans porte de sortie. Autant j'aimais tout le livre, le contenu, autant j'ai dit à Alain Goldman qu'il fallait que j'intervienne sur le scénario car j'avais envie de mettre des choses, et je voulais offrir une porte de sortie sur la fin. Même si elle est refermée, je voulais qu'elle y soit au moins de l'ordre de la sensation. Comme cette direction, le final, l'Amazonie et la nature, c'est un apport personnel dans l'histoire. »

Réalisateur sincère, Jan Kounen va presque jusqu'à se décrire à travers le rôle qu'il joue et dont on ne sait que deux choses : il aime le cinéma et l'Amazonie ! « Pour être vraiment honnête, je ne l'ai découvert qu'après mais je pense que ça s'est fait de façon inconsciente. Je voulais jouer un rôle, donc celui de PyJahMan (nom donné par Dujardin), un personnage qui modifie le destin d'Octave Parango par rapport au roman, donc c'est moi ! Mais ce n'était pas conçu. Au départ je voulais faire un autre caméo. » De quoi dérouter les fans de Beigbeder, mais réjouir ceux du Sieur Kounen.
 
Publié le 23/09/2007 par Yannick Gallepie




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