Comment bien adapter en France un livre américain ? Réponse par Sam Karmann, accompagné de son compositeur Pierre Adenot.
En 2003, l'auteur américain Stephen MacCauley publie le livre
True enough et est bien décidé à le voir projeté un jour sur grand écran. Il fait alors un choix surprenant que nous raconte
Sam Karmann : « Au départ, il a connu le cinéma d'
Agnès Jaoui et
Jean-Pierre Bacri avant le mien. Il a fait passer son livre à notre société de production, Les Films à 4. Agnès a lu le livre mais elle écrivait déjà un scénario original avec
Jean-Pierre Bacri. Elle l'a beaucoup aimé et me l'a donné.». Karmann suit le conseil de Jaoui et lit le livre comme il le fait toujours, c'est-à-dire en pensant à une potentielle adaptation. « Je lis le livre de MacCauley et il parle de moi. S'il parle de moi, c'est qu'il parle de tout le monde. Il parle de cette façon dont on se protège à travers des faux-semblants, des mensonges, des petites faiblesses. C'est ce regard que MacCauley pose dans son livre à travers tous ses personnages, ce regard tendre et drôle sur nos faiblesses. Ca m'a séduit et qu'il soit américain ou d'une autre nationalité, j'avais une vraie proximité avec cette écriture, avec ce dont il parlait ».
Commence alors une bataille pour les droits assez vite gagnée puisque que MacCauley décide de faire totalement confiance à
Sam Karmann après avoir vu ses deux premiers films, dont
Kennedy et moi, qui était déjà tiré d'un livre. Le réalisateur a même une petite idée sur la raison qui a poussé l'auteur à lui céder les droits plutôt qu'à un studio américain : « Je pense que les américains sont dans des stéréotypes de genre. Notre spécialité c'est de pouvoir, sous une forme de comédie légère, avoir peut-être un degré de lecture un peu plus profond, avec des ramifications. Ce qu'il n'a pas aimé je crois dans l'adaptation de son premier livre, c'est que ce n'était qu'une comédie légère tout le temps. » Poussé par l'auteur qui veut qu'il fasse son film à lui et non une copie du livre,
Sam Karmann commence à plancher sur le scénario de son
La Vérité ou presque. « C'est un jeu de mélanges, l'adaptation. Je commence par piller ce que j'aime dans le livre et puis je m'aperçois que ça ne fait pas un film. Ca fait simplement une réduction de choses aimables, un truc bancal qui a l'air d'un scénario. Après j'ai travaillé avec
Jérôme Beaujour, mon co-scénariste. Je lui ai demandé de ne pas lire le livre, comme ça lui pouvait me dire « là je ne comprends pas, pourquoi ça se passe comme ça ? » sur des choses que moi je savais parce que j'avais lu le bouquin. On réarticule le récit ainsi. On n'est plus fidèle à la lettre mais à l'esprit ».
Comme pour
Ne le dis à personne de
Guillaume Canet, les deux scénaristes commencent par replacer l'histoire en France. Pour adapter l'histoire d'un auteur qui s'échappe de New-York en allant à Boston, ils décident de faire voyager leur personnage de Paris à Lyon, ville que
Sam Karmann a côtoyée comme acteur et qui se rapproche le plus de Boston dans l'esprit, mais qui va très vite va à son tour nourrir le scénario par son passé et son architecture. Les deux scénaristes décident aussi de passer de huit personnages principaux à six en fusionnant certains rôles, ce qui donne pour Karmann un résultat « plus fort, plus restreint, plus dynamique » pour le cinéma. Toutefois, ils ne se privent pas pour garder les meilleures répliques écrites par l'acide Stephen MacCauley. Une fois le scénario achevé, le réalisateur décide d'oublier le livre, confiant dans l'amour qu'il lui porte pour ne pas le trahir. Cette capacité à séparer les choses, à s'en détacher est une nécessité pour Sam Karman qui porte la triple casquette d'acteur-réalisateur-scénariste et qui sépare clairement ces trois temps. Il a néanmoins choisi son rôle en fonction de cela : « Je sentais que ce rôle était assez immédiat à jouer pour moi. Je pouvais tranquillement faire la mise en scène du film et endosser ce personnage juste le temps du tournage. » Jouer dans son propre film, une nécessité pour celui qui n'avait fait que des apparitions dans ses deux précédents longs métrages ? « Faire un film, c'est beaucoup de travail et jouer la comédie c'est beaucoup de plaisir avec un peu de travail, donc c'est un petit plaisir de jouer. Ca me redonne de l'énergie ».
Une fois tout ce travail accompli, il restait une difficulté majeure pour
Sam Karmann. En effet, une grande partie de l'intrigue du roman tourne autour de Pauline Anderton, une chanteuse de jazz fictive des années 60 aux Etats-Unis. Un personnage difficile à replacer en France ? « Dans les années 60, quelques chanteuses blanches françaises chantaient le jazz dans les bars de Saint Germain. Donc je savais que l'esthétique du film serait respectée aussi en France dans cette partie jazz. Le personnage de Pauline Anderton représente à elle seule toutes ces petites chanteuses qui ont eu leur moment de gloire dans les années 60 à Paris. » Malgré cela, les deux scénaristes ont préféré lui inventer un mari américain et tout un passage de sa vie aux Etats-Unis pour plus de crédibilité.
Pierre Adenot, musicien qui travaille pour la troisième fois avec Karmann, devait ensuite donner vie à ce personnage par ses chansons. « La première idée était de faire croire aux gens que les archives étaient vraies, qu'elles dataient des années 60, que ça avait été chanté dans les années 60, presque enregistré dans les années 60. C'était notre idée de départ, pas la meilleure qu'on ait eu mais on est parti de là pour faire vraiment un vrai faux, quelque chose de crédible. Une fois qu'on a eu cette belle idée de faire tout comme à l'époque, il est évident que ça ne suffisait pas parce que ça aurait eu la couleur mais pas du tout la saveur de l'époque. Il est devenu très important que je m'imagine la personne qu'était Pauline Anderton, ce qu'elle aimait chanter, quel était son caractère, si elle était plus Billie Holliday que Ella Fitzgerald, et évidement qu'elle est plus Ella Fitzgerald ! C'était très clair que pour nous ce n'était pas quelqu'un qui se droguait… Tous ces trucs n'ont pas de sens dans le film, n'apportent rien mais c'était important de la matérialiser vraiment. Une fois matérialisée et en parlant avec Catherine (Olson, l'actrice qui interprète Pauline Anderton), qui chante et qui a écrit les textes, j'ai commencé à écrire les chansons. Ca a été plus difficile que prévu car je ne voulais pas d'un côté anecdotique, je voulais que les chansons disent quelque chose.» Toutefois pas question pour le compositeur de se contenter de pales copies de standards. La préparation de cette musique est donc la plus longue qu'ait connu le compositeur pour un film. Bénéficiant de moyens rares, il a même pu collaborer avec un trio de jazzmen déjà formé plutôt que de faire appel à des musiciens payés à l'heure se contentant de jouer la partition. L'actrice
Catherine Olson a ensuite écrit les paroles, ce qui lui a permis de s'approprier les chansons.
Le résultat est une musique qui sert admirablement le film et que
Sam Karmann a utilisée comme un véritable moteur pour sa réalisation. Ainsi, lorsqu'on évoque avec lui l'enfant acteur du film, il nous raconte la nécessité pour lui d'avoir eu un enfant capable d'imposer son personnage caustique en une réplique : « Le temps du premier titre, il fallait qu'en 4 minutes 25, je raconte une femme dans sa routine de vie, chez elle, son mari, son gosse, prend la bagnole, ses problèmes de boulot, elle traverse, travaille en ville, dans une télé… Elle ferme la porte et break ! En 5 minutes d'exposition, faut que je raconte ce personnage qui est le personnage central de mon film. Raconter qu'elle a un vrai problème avec son fils en une réplique ».
Quant à savoir si l'auteur américain a apprécié cette adaptation française,
Sam Karmann n'a pu nous répondre, Stephen MacCauley devant découvrir le film lors de l'avant-première qui se tenait juste après la conférence de presse. Le réalisateur tenait toutefois à ce qu'on sache : « Je ne suis pas stressé. J'ai un bon pressentiment. »