Dossier : Rencontre Tom DiCillo

Dossier : Rencontre Tom DiCillo

Delirious raconte l'histoire de Toby, jeune SDF interprété par Michael Pitt, dont la rencontre avec le paparazzo Les Galantine (Steve Buscemi) va bouleverser la vie et lui permettre de rencontrer la star de la pop' K'Harma (Alison Lohman). Le cinéaste américain Tom DiCillo profite de sa tournée promotionnelle pour parler de ce film qui lui tient à cœur.


A la question concernant la longue promotion accompagnant le film et son ancienneté présumée, vu que le film est sorti depuis un moment outre-Atlantique (question erronée puisque le film ne sort que le 15 août aux USA, ce que le réalisateur, gentiment, ne relèvera pas) :

« Je ne pense pas que Delirious soit un film « ancien ». Il n'a eu sa première projection publique, à San Sebastian, il n'y a qu'un an (le 26 septembre, ndrl). Ca prend du temps de négocier les ventes internationales auprès des distributeurs, de choisir un bon moment pour le sortir… ce qui fait que ce film est encore tout frais pour moi et j'adore en parler. C'est le film dont je suis le plus fier, pas seulement pour moi, mais aussi du fait de la participation de tous ceux qui ont contribué à son aboutissement. Chaque film fait est un miracle, particulièrement aujourd'hui aux Etats-Unis, peu importe le genre de films dont il s'agit. L'autre miracle, c'est l'assemblage d'un groupe de personnes incroyables qui, avec de la chance, parviennent à rendre le film bon. Ca n'arrive pas tout le temps. On ne sait jamais comment les choses vont se passer. »



Concernant ce qui lui a plu dans le fait de parler des paparazzis :

« Sur l'échelle de la célébrité, le paparazzo est au fin fond. Il est difficile d'avoir de la sympathie et de la compréhension envers les plus méprisés, et c'est pour cette raison que je voulais relever le challenge de faire d'un paparazzo mon héros. Le fait est que chaque paparazzo n'est pas un héros, mais dans mon film, je pense que Les Galantine a des qualités héroïques. Tout le monde le traite, y compris sa mère, comme ‘une pièce de merde' [en français, dans le texte]. Il doit se lever chaque matin en se débattant avec cette condition que lui imposent non seulement le monde, mais également ses parents, et y survivre. Je respecte sa lutte. Beaucoup de personnes détestent les paparazzi, mais la question est : qui achète les photos qu'ils prennent et donc qui est le criminel ? »

Sur les relations qu'ils entretiennent avec le star-system :

« Ce qu'ils nous montrent maintenant a changé par rapport à ce qu'ils montraient il y a 20 ans de cela. Il y a 20 ans, les gens voulaient voir une jolie photo de leur star, maintenant la photo qui se vend le plus c'est Lindsay Lohan à moitié saoule à l'arrière de sa voiture. C'est ‘Très intéressant' [toujours en français]. »

Avait-il la volonté de dénoncer les médias ? :

« Non, pas tant que ça. Il s'agit surtout d'observer ce qu'il se passe. Ma philosophie en matière de cinéma, et pour tout art en général, est que cela ne doit pas être éducatif ou moraliste. Dans ce cas, il s'agit de montrer les choses de façon aussi réaliste que possible. Et le fait est que le monde entier est devenu fasciné par les célébrités. La raison pour laquelle j'ai choisi le mot ‘delirious' comme titre, est qu'il désigne en anglais le bonheur au point d'en être malsain. D'une certaine façon, cela capture ce que semblent chercher les gens, ils ne pas veulent pas simplement être heureux, ils veulent être heureux si intensément que cela en devient malsain. Il me semble qu'ils pensent que la célébrité ou la gloire est un moyen d'y parvenir. »



Est-ce la motivation de Toby pour aller vers K'Harma ? :

«Je ne pense pas. On est dans un monde où la célébrité est créée chaque semaine avec American Idol. Est-ce qu'une véritable star existe aujourd'hui ? Et si c'est le cas, qu'est-ce qui fait de quelqu'un une vraie star ? Il me semble qu'il s'agit d'une sorte de pureté intérieure, d'honnêteté que la caméra projette sur l'écran et que le public identifie. L'idée avec Toby est qu'il n'a pas même conscience de cette qualité qu'il a. Et il tombe dans ce monde de complète superficialité. Mais je pense qu'il est intéressant que, même dans un monde superficiel, quand une chose pure apparait, elle est remarquée. »

Sur le style de réalisation du film :

« Pour moi, c'est toujours une nécessité et une obligation, en tant que réalisateur, d'établir une vision unique et cohérente dans mon film. Et je pense que j'ai réussi, je ne voudrai jamais faire un film en empruntant une partie d'un style et une autre de celui-ci…Un garçon naît d'une poubelle, c'est un indice, il s'agit d'une fable. Ca débute dans l'exagération, ce n'est pas la réalité, ce n'est pas du naturalisme. Tout le film a été pensé pour prendre la réalité et l'incliner légèrement pour la montrer sous un autre jour. Le film, est un peu comme un ‘roman novel', un roman initiatique. Toby fait un voyage à travers différents mondes durant le film. Il fallait montrer que chaque monde qu'il traversait était différent du précédent. C'est cette idée qui motive le ton visuel du film. »



A propos de la difficulté de produire son film :

« Je dirais que tout film est difficile à produire, même avec Tom Cruise, Brad Pitt, Angelina Jolie, Julia Roberts, George Clooney… C'est un miracle qu'un film se fasse. C'est comme marcher sur un sentier très étroit avec des deux côtés un océan rempli de requins. Mais pour un film indépendant, c'est désormais presque impossible. Ca a pris 6 ans pour réunir l'argent nécessaire à ce film. Je parle de travailler 6 ans chaque jour, téléphonant, envoyant des e-mails, prenant des rendez-vous, à rencontrer des gens pour trouver l'argent… Je pense qu'il y a une mythologie à propos de la façon dont sont faits les films indépendants. Les gens doivent comprendre que c'est un processus très compliqué de convaincre quelqu'un de vous donner de l'argent. Avant tout, c'est un arrangement d'affaires, tout ce qui intéresse l'investisseur, c'est le business. En Amérique, chaque film, même indépendant, fait face à la même exigence : son score lors du week-end d'ouverture. »

Il s'agit de sa quatrième collaboration avec Steve Buscemi, lui-même réalisateur, comment cela se passe-t-il entre eux ? :

« Quand je travaille avec lui en tant que acteur, on reste dans le cadre du jeu. Pour chacun de ses films en tant que réalisateur, il m'a invité dans la salle de montage pour les regarder, juste pour le questionner, sur ce qu'il cherchait à faire, pourquoi il aimait cette scène… Je ne dirai jamais à un autre réalisateur ce qu'il doit faire. Je ne fais qu'offrir des suggestions afin d'essayer de les éclairer dans ce qu'ils essayent de faire. »

Pourquoi Galantine comme nom du personnage principal ? :

« J'aime les noms pour les personnages. C'est un effort très conscient pour exprimer combien j'admire Les. Il y a quelque chose de galant en lui. Ce personnage est au fond du trou, comme un serpent, d'où la connexion phonétique avec son prénom, Les (prononcé ‘laisse'), en plus du sens propre [‘less' veut dire moins en anglais]. »



Pense-t-il que les stars sont elles aussi victimes de ce système médiatique :

« Je pense que oui. Il m'apparaît que le désir des stars est de revenir à un état permanent d'enfant. Quand on est enfant, tout est pris en charge pour vous. Pour une star, le plus grand luxe est d'être capable de rester un enfant, même à 65 ans. Et le travail des agents est de convaincre le monde entier que cet enfant est l'enfant le plus précieux de l'Existence. C'est pour cela qu'ils prennent ce travail tellement à cœur, qu'ils accordent tant d'importance à ce qu'un acteur sorte de sa limousine avant un autre. Pour eux, c'est une question de vie ou de mort. »

Sur l'influence de Woody Allen dans la peinture de la cellule familiale :

« C'est possible. Je pense que Woody Allen possède un regard d'une très grande acuité sur les relations familiales. Mais les influences majeures pour ce film était Macadam Cowboy et Quatre garçons dans le vent. »

A propos des motivations de Michael Pitt pour camper un personnage moins trash qu'à l'accoutumée :

« Il a rapidement été excité par le rôle. C'est un acteur très intéressant car il est d'une absolue honnêteté. J'avais besoin d'un acteur à la fois crédible en se réveillant dans une benne à ordure que sur un tapis rouge. Michael a un grand sens de l'humour et il était très intéressé d'être dans un de mes films, où il pouvait être drôle. »

Tom DiCillo évoque son premier rapport au cinéma et sa cinéphilie :

« Mon père était militaire et je déménageais dans un nouveau coin des Etats-Unis tous les deux ans, généralement dans des petites villes. Je n'ai jamais eu l'opportunité de voir différents types de films, jusqu'à ce que j'aille à l'université. Le premier film que j'ai vu, c'était La Strada de Fellini. Ca m'ouvert l'esprit et la porte d'une fantastique appréciation de Godard, Truffaut, Kurosawa, Buñuel, Bergman… des réalisateurs qui racontent des histoires. Je ne considère pas ces films comme des ‘films d'art', quelle expression stupide ! Il y a des films qui peuvent et devraient être appréciés par le monde entier. »



Est-ce un film typiquement américain ? :

« Je ne pense pas que je sois un américain typique. Ce qui est une malédiction et une bénédiction comme le dirait le personnage de Les Galantine. Aux Etats-Unis, je ne suis ni considéré comme un indépendant, ni comme faisant parti d'Hollywood. Je pense qu'il y a probablement une part de sensibilité européenne dans mon ou mes films parce que – est-ce que j'ose le dire ? - je respecte l'intelligence du public. Je ne mettrai jamais rien dans un film qui laisse supposer que le public est trop stupide pour comprendre de lui-même. Les histoires que je veux raconter concernent des personnes ordinaires dans des situations compliquées. Et peut-être qu'il n'y a pas une plus grande histoire de ce type de narration en Europe. Je me dois aussi de dire que George Stevens, David Lynch, John Ford sont quelques uns des très grands réalisateurs américains… Billy Wilder également.

Avant de lire la suite, il est préférable d'avoir vu le film au préalable, étant donné qu'elle aborde des passages clés dont la fin.

Lors d'une scène Toby démonte la porte pour fuir, est-ce symbolique du thème de la liberté ? :

« C'est un niveau de lecture, je dirais qu'il y en a un second. A chaque fois qu'un personnage évoque la famille, qu'il s'agisse de Les, de K'Harma ou de Toby, il fait état d'une famille destructrice. C'est un thème qui m'intéresse. Un des thèmes les plus destructeurs et communs dans la dynamique familiale est la culpabilité. A un moment, Les provoque une forte culpabilité chez Toby, lui disant qu'il ne peut pas partir parce qu'il lui est redevable. Dans nos vies à tous, la mienne inclue, on éprouve cette culpabilité. Votre père fait un travail psychologique sur vous, et vous vous dites que vous ne pouvez pas réussir parce ce que ça le blesserait. Ce qui est puissant pour moi dans cette scène, est que Toby refuse et décide de se sauver lui-même. Toby réalise qu'être avec Les est trop destructeur pour lui. D'un autre coté, quand une personne va vers une autre pour lui demander pardon, ça demande un effort prodigieux. Et l'une des choses les plus cruelles que puisse alors faire un être humain est de refuser ce pardon, comme le fait Toby. Le but de scène est de faire naître en Les l'idée de tuer Toby : ‘il m'a fait mal, je vais lui faire du mal'. »

Concernant le double happy end, et sur l'appréciation des spectateurs sur l'exemplarité possible de la réussite de Toby en tant que star :

« Je n'aime pas l'idée de happy end, la fin est compliquée à mes yeux. Le moment le plus émouvant de cette séquence est lorsque Toby se penche et serre la main de Les. Après ça, Toby disparaît en tant qu'être humain, il devient un symbole, une icône. A ce stade, je ne suis plus intéressé par lui. Lors de l'avant-première à Bordeaux, une jeune femme de 18 ans m'a remercié pour cette poignée de mains. Ca m'a ait fait réaliser que les gens comprennent qu'il ne s'agit pas de Toby repartant avec la fille et la célébrité. Qui sait ce qui arrivera à Toby ? C'est compliqué. Lui et Les ne se reverront jamais. »
 
Publié le 03/07/2007 par Steve Gallepie


» INFO FILM
Delirious
Nom: Delirious
Réalisateur(s) :
Tom DiCillo
Acteur(s) :
Steve Buscemi
Michael Pitt
Kevin Corrigan
Gina Gershon
Elvis Costello
Alison Lohman
Producteur(s) :
Robert Salerno
Kristi Lake
Jamie H. Zelermyer
Société(s) de production :
Thema Production
Peace Arch Entertainment Group
Artina Films
Scénariste(s) :
Tom DiCillo
Compositeur(s) :
Anton Sanko
Genre: Comédie dramatique
Sortie FR: 04/07/2007
Sortie US: 15/08/2007
Site Web de Delirious

» FICHE FILM
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Delirious
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