Dossier : Rencontre Merle / Youn

Dossier : Rencontre Merle / Youn

Noyé dans la masse des blockbusters estivaux de tous poils et accueilli plus que fraîchement par la presse et les exploitants, Héros risque de difficilement rencontrer son public. Cependant sa fine équipe n'est pas prête à lâcher son bébé.


Lundi 25 Juin 2007, le Cinéma Comoedia, à Lyon.
Aux alentours de 19H00, le réalisateur Bruno Merle vient s'installer autour de la table où l'attendent une poignée de journalistes. Après qu'il a salué chacun d'entre nous débute une rencontre en deux temps, Michael Youn n'ayant pu prendre l'avion pour être présent à temps, permettant d'abord de deviser avec l'auteur de Héros.

Après avoir raccroché son portable, il évoque les motivations premières de son premier long-métrage : «la vraie idée de départ, elle est super anecdotique, moi je chante terriblement faux… je voulais parler d'un mec qui chante faux, mais c'est même plus vraiment dans le film. Et puis l'autre chose, au tout début, c'est que je voulais parler de la dictature du rire, du bonheur, d'une époque où l'on se doit d'être heureux, où la comédie est l'art suprême. Après très vite, on a juste envie de raconter l'histoire d'un personnage, faire le portrait d'un homme».



Immédiatement lui est tacitement reprochée l'omniprésence, en forme d'hommage, de Michael Youn à l'image. «Moi, je suis très fier de mon acteur, si je lui rend hommage tant mieux, après tout. Mais le film est subjectif, il est vu à travers ce personnage… Il est là tout le temps. Pour moi, c'est un portrait, un peu à la manière des films de Lodge Kerrigan, je m'inscris dans ce cinéma-là. Un homme, tout est vu à travers lui. Or, il se trouve que comme c'est Michael Youn, les gens croient que c'est pour en foutre plein la vue sur son jeu de comédien, pour prouver que c'est un bon comédien. Mais ce ne serait pas lui, je suis sûr qu'on se poserait pas cette question, ‘Pourquoi il est tout le temps là ? Pourquoi il fait plein de choses ?'… Je ne pense pas que ça soit une démonstration qu'il avait envie de faire, sinon je ne lui aurais pas fait jouer un rôle qui lui ressemble, je ne lui aurais pas fait jouer un mec puéril, un mec qui a 12 ans d'âge mental et qui en fait des caisses. Je pense que s'il avait voulu changer l'avis de certaines personnes sur lui, il aurait préférer jouer un prof de philo ou un garagiste puisqu'on nous parle beaucoup de Tchao Pantin. A tord, parce que justement ce n'est pas un contre-emploi. Ce n'est pas, d'un coup, il veut montrer qu'il sait faire autre chose. Il fait la même chose que d'habitude, c'est juste que le cadre est un autre cadre, le film est noir…voilà. »

Vient sur le tapis, l'éternel cliché du Michael Youn qui ne peut s'empêcher de montrer son cul. « Pour le truc du ‘à poil', pour vous dire la vérité, avant le film, Michael m'a dit que ça le faisait chier parce qu'il savait qu'on allait lui en parler…mais en même temps, je lui ai dit ‘t'es l'acteur de ce film, je suis le réalisateur de ce film, est-ce que tu penses que c'est bien qu'il soit à poil dans le scénario ?'. Un mec qui sort de la douche, avec les flics qui l'appellent, est-ce qu'on devrait, sous prétexte que c'est Michael Youn, lui faire enfiler un petit peignoir avant d'y aller ? … Donc il l'a pris comme un comédien : il l'a fait comme un comédien lambda, à qui un réalisateur lambda demande de faire un truc dont les gens ne peuvent effectivement pas faire abstraction parce que c'est Michael. En Même temps, moi j'ai la sensation, mais peut-être je me trompe, qu'on oublie, en réalité, Michael assez vite…sauf si vraiment on vient voir Michael Youn comme le comique ou un film noir avec Michael Youn. Mais les spectateurs un peu affranchis de ce truc là, qui viennent vraiment dans une position simple par rapport à ça, j'ai l'impression qu'ils oublient Michael. On me le dit souvent en tout cas. C'est notre regard à tous qui l'enferme là dedans, lui, en l'occurrence, il est comédien : à un moment dans le scénar', le mec il est à poil, le réalisateur lui dit qu'il faut qu'il soit à poil donc il se fout à poil. »



Sur le choix de Michael Youn en tant qu'interprète principal, « Il y a pleins de raisons. La plus évidente, c'est que moi je voyais chez Michael, à l'époque où on se réveillait tous à 6H du matin et qu'on voyait ces conneries, une faille. Michael, c'est un monstre de sensibilité, c'est un mec qui a un trou dans le bide, même quand on discute deux minutes avec lui ça se voit. Et moi, je le voyais et j'avais besoin d'un mec qui bosse avec ses tripes sur ce film, un mec qui accepte de se foutre à poil au figuré, justement, un mec qui accepte d'être tout nu, mais pas tout nu physiquement, tout nu émotionnellement. J'étais sûr que Michael, il avait ça en lui. La deuxième chose, c'est que j'avais besoin - moi, j'aime Chantons sous la pluie, pour moi les comédiens, c'est Gene Kelly, c'est des mecs qui peuvent tomber, chanter, faire des cascades, faire de l'émotion - donc j'avais besoin d'un acteur physique, qui ne soit pas juste un acteur dans la tradition français. Je n'ai pas envie de faire des piques sur les comédiens français, mais c'est tout le temps très dans l'oralité. J'avais besoin d'un comédien qui puisse beaucoup plus être dans le corps. C'est la deuxième raison.

Et la troisième raison, ne nous mentons pas, c'est que sur mon sujet de la dictature du rire, etc. je voulais utiliser les armes de l'ennemi, on va dire. Je dis ça, mais en même temps, je ne veux pas que ça soit pris comme ça, parce que Michael et moi on était conscient de ça au moment de faire le film. Mais, très concrètement, une fois qu'on s'est dit ça quatre mois avant de tourner, après la page est tournée et on a un comédien… et un putain de professionnel hyper impliqué, et voila, c'est juste une relation de comédien à réalisateur. Lui, il l'a pas fait du tout pour ça, je ne crois pas parce que sinon il aurait eu un million d'autres occasions de faire des choses comme ça. Je crois qu'il est tombé amoureux du personnage et que c'est une vraie histoire d'amour entre lui et le personnage. C'était émouvant à voir sur le plateau. »

Le grincheux de service revient, alors, sur la surexposition de Michael Youn aux dépends de Patrick Chesnais, Jackie Berroyer et Elodie Bouchez et souligne que l'un des rares moments de cinéma du film provient d'une réplique de théâtre. « On me parle beaucoup de Patrick ! Je sais pas, mon métier ce n'est pas de mettre les gens en valeur, c'est qu'ils soient forts, justes, qu'ils transmettent des choses. Je comprends que vous pensiez ça. Michael, il est là tout le temps, il porte le film sur ses épaules. Moi, je suis très fier de mes comédiens, tous. Je trouve que Patrick est exceptionnel dans ce film, il parle pas beaucoup, il est dans un truc hyper physique, attaché, bâillonné une partie du film, et que pourtant il se passe quelque chose avec son personnage, pourtant il se passe quelque chose entre deux. C'est pas donné à n'importe quel acteur de faire ce que fait Patrick. Il est très heureux de ce film, il l'aime beaucoup, il en parle très bien, c'est lui qui en parle le mieux. Il est très fier d'avoir fait ce film, peut-être aussi parce qu'on lui propose des rôles où il est plus dans l'oralité, dans le verbe, dans une certaine démonstration de son talent presque infini. Alors que là il est plus utilisé de façon physique et plus rare. Jackie, c'est spécial, c'est une apparition, c'est un instant. Mais c'est pareil, on me parle beaucoup de Jackie, donc c'est vraiment très subjectif. »



Concernant la volonté de faire du personnage de Pierre Forêt, l'élément directeur du film ainsi que sur l'écriture bouillonnante, « je voulais vraiment que le film soit écrit et réalisé par le personnage qui est dans le film, que tout soit à travers lui, vu par lui, à part à un moment où l'on change de perception. Mais oui, tout ça était très écrit… ça va très vite, il y a beaucoup de mots, je voulais que ça soit débordant et agressif. Deux hommes un peu enfermés dans leur solitude qui se croisent à un moment, ponctuellement, dans le film, d'où les monologues, chacun dans sa solitude et son problème. »

Quand on lui demande s'il connaissait personnellement Michael Youn avant le film, Bruno Merle répond : « Non, je ne l'avais jamais rencontré. C'est vraiment le truc classique d'un réalisateur qui adresse un scénario à un comédien. On se rencontre, on parle du film. Il a d'abord dit non. Je crois qu'il n'avait pas lu le scénar mais son agent, qui l'avait lu et qui l'avait beaucoup aimé, m'a menti et m'avait dit qu'il n'était pas prêt, etc. Il m'avait un peu baratiné pour pas trop me dégouter. Du coup, j'étais revenu le voir, deux ans après avoir bossé avec un autre comédien sur le film par dépit. Ce coup là, il l'a lu…une vraie collaboration de travail riche et classique. C'est étonnant, on me pose souvent cette question comme si j'avais fais le film pour un pote. On imagine que Michael Youn travaille beaucoup en famille, avec ses amis… »

Le propre père de Michael Youn jouant également son père dans le film, la genèse de cette idée est soulevée : « C'est une idée de Michael, mais il a très vite regretté, je crois. Pendant une des réunions de prépa, je lui ai dit ‘je cherche un comédien pour jouer ton père, il faut qu'il y ait une vrai ressemblance et, en même temps, comme dans la vie…', il m'a dit ‘Prends mon père'. Il n'aurait pas dû. C'était une bonne idée étant donné que je n'avais pas besoin d'un immense comédien ayant fait l'Actor's Studio pour jouer ce rôle. Lui le lançait de façon anecdotique, moi j'ai rebondi dessus et je m'y suis accroché. Après sur le plateau, lui pourra raconter ce que ça fait comme émotion de travailler avec son père mort. Moi, je pense que je n'aurais pas pu, même si dans une ambiance de travail et sur un plateau, c'est plus léger. »

Première œuvre oblige, on en arrive aux traditionnelles influences et clins d'œil supposés. « On me dit souvent que c'est un film de cinéphile, avec pleins de références, pleins de clins d'œil. Il n'y a qu'un clin d'œil assumé, La valse des pantins, et Scorsese de façon générale. Je pouvais pas m'en affranchir vu mon histoire, qui est quand même très proche de celle de La valse des pantins, même si je crois que les films n'ont rien à voir. Mais en tout cas le postulat de départ est très proche. Non, il y a jamais des clins d'œil conscients, après on invente rien ou peut-être qu'on invente très peu et que l'on se nourrit… Moi, j'ai vu beaucoup de films, je ne sais pas si je suis un cinéphile mais en tout cas j'ai vu énormément de films. Je me suis nourri de pleins de films et probablement que ça transparaît dans mon travail mais je me suis pas dit ‘je vais faire un film de cinéphile : je vais placer une petite référence à Cronenberg, là une petite à je sais pas qui'. Car, il se trouve qu'il ya plusieurs noms de réalisateurs qui reviennent fréquemment, qu'on me renvoie et qui sont hyper flatteurs…donc je ne peux pas dire que c'est faux. Mais, en l'occurrence, ce n'est pas la volonté de faire un petit musée du cinéma en deux heures, en faisant des références de tous les cotés. A part à Scorsese, je l'assume totalement. »



On revient sur la réalisation de la magnifique scène finale d'après Cyrano De Bergerac : « Déjà, il y a eu beaucoup de répétitions de manière générale sur le film avec Michael. Tous les jours, pendant deux mois et demi, on a répété. Cette séquence là, plutôt moins que d'autre, en l'occurrence, aussi parce qu'on a tourné dans la chronologie du film. La chance qu'on a quand on tourne en huit-clos, c'est qu'on peut grosso modo respecter la chronologie. Comme cette séquence est un peu l'aboutissement de tout ce qu'il y a avant, on avait aussi envie de laisser passer le tournage pour voir comment elle allait se passer. Quand on l'a tournée en plan-séquence, on a fait quelques prises, pas énormément. On l'a fait avec Michael tout seul, qui donnait la réplique à quelqu'un d'autre au téléphone, puis deux mois plus tard on a fait le contre-champ avec Elodie, qui, elle, entendait Michael dans une oreillette. Pour Michael, c'était hyper bizarre, et même pout toute l'équipe, parce qu'il parlait tout seul. Quand on voit la séquence, il y a une réponse, mais pour nous c'est un homme assis, une caméra devant lui, un plan séquence qui devait faire pas loin d'une bobine de 600, donc pas loin de dix minutes…et un homme qui parle tout seul…y avait de la magie à ce moment là, de la magie des deux cotés.

On s'est retrouvé avec Elodie, quelques mois plus tard, dans des conditions de tournage radicalement opposées à celles que j'avais connues avant : on était enfermés avec une équipe dans un appartement sombre, là on se retrouvait à la campagne dans une configuration de tournage très simple, très épurée. Les deux moments, à trois mois d'intervalles, il y a eu une petite magie qui s'est créée. Avec Elodie, on du faire que trois prises ensemble, en plan séquence. On n'avait pas énormément répété. On s'était vu pour en parler, la veille, avec le texte. Un beau texte, des bons comédiens, du ciel et de la nature alors qu'on n'a pas eu pendant tout le film, de la musique classique et calme alors qu'on a eu beaucoup de musique violente et bruyante, des plans fixes alors qu'on a eu beaucoup de mise en scène. C'est pour ça que quand on me parle de cette séquence, que j'adore, qui est ma préférée avec celle du flash-back que j'aime beaucoup, y a toujours un truc qui résonne en moi. Cette séquence est vraiment l'aboutissement d'un film, et comme je fonctionne beaucoup à la frustration, c'est-à-dire que je fruste beaucoup le spectateur de plein de choses, depuis un moment, et je lui donne ce dont il est frustré. Pour moi, cette séquence ne fonctionne pas en dehors de tout le reste. »

On évoque ensuite le maigre budget, tournant autour de 1,4 millions d'Euros, alors que la moyenne nationale se situe à 4 millions, et ce malgré la durée du film (2H) et la consommation de pellicules induites, ainsi que la démarche plus ou moins consciente d'écrire un huit-clos afin de plus facilement trouver un financement, de son attirance pour les éclairages durs aux néons hérités du cinéma asiatique, de sa façon de penser sa mise en scène en fonction du sujet ou encore de sa velléité de la renouveler à chaque film, en évoluant dans une veine de film noir.
Bruno Merle nous parle aussi de son expérience cannoise, des dix minutes d'applaudissements à l'issue de la projection qui le touchent forcement mais aussi du travail que cela représente en termes de promotion et du fait de pouvoir entrer dans les soirées huppées alors que l'on en était jeté la veille et que l'on y sera refoulé le lendemain. Quant on l'interroge sur des projets futurs, il dit « ne pas en avoir fini avec ce film », « vivre certaines choses dites sur le film assez mal » et a donc du mal à se projeter plus en avant. Il déplore aussi la faible distribution du film dû à son sujet et à son positionnement, bien qu'il s'agisse d'un film « grand public », ainsi que la politique de chapelle des exploitants, des cinéastes ou des critiques, qui empêche Héros de toucher un plus large public malgré le bon accueil cannois.



Puis, la conversation digresse progressivement, Bruno Merle nous apprend qu'il est lyonnais et a fait son premier stage de projectionniste dans ce même cinéma où a lieu l'interview, il y a de cela une quinzaine d'années, et qu'il le redécouvre depuis sa rénovation ; avant de monter sur Paris et de travailler au Ciné Beaubourg (néo MK2 Beaubourg) durant une dizaine d'années. On revient sur la performance de Michael Youn à Gerland dans Les 11 commandements ; son amour pour le projecteur DP70 projetant du 70mm à l'époque de son stage…
Retour au film avec l'évocation du titre et de son sens, en référence au héros romantique à la Cyrano de Bergerac ; du personnage de Clovis Costa et des ombres de Christophe et Johnny Hallyday planant dessus ; de l'investissement total de Michael Youn et de sa présence chaque jour de tournage pendant huit semaines et demi, des heures quotidiennes d'exercices physiques pour perdre le poids pris pour Incontrôlable, des cours de guitare, de sa décision de ne plus répondre à aucune sollicitation trois mois avant le tournage, du travail commun en amont sur les dialogues et le scénario… Bruno Merle ne tarit pas non plus d'éloges sur « l'acteur le plus populaire en France » Patrick Chesnais et de son évidence pour le rôle de Clovis Costa.

On débat de l'interprétation du film, à propos de ce personnage en particulier. On discute du cinéma français, de la volonté de radicalité qu'il peut entretenir avec Gaspard Noé - même s'il ne partage pas son univers affranchi de morale - de son désintérêt pour le cinéma français actuel, du fait qu'il a peu été au cinéma ces deux dernières années et du dernier film français qu'il a vu, Cette Femme-là de Guillaume Nicloux dont il se sent plus proche dans humanité. Il nous parle du film d'Alfonso Cuaron, Les fils de l'Homme, qu'il considère comme le meilleur film de la décennie, de son envie de découvrir le dernier Quentin Tarantino et Anna M, qu'il a manqué en salle…. Quand, avec près d'une heure de retard, Michael Youn arrive tout droit de Biarritz.

Il salue les journalistes, s'excuse et prend rapidement place aux cotés de Bruno Merle, nous expliquant les causes de son retard dû à un surplus de bagages dans l'avion, empêchant d'enregistrer les derniers passagers dont lui-même et l'obligeant à prendre le vol suivant. Nerveux, il lance quelques blagues à la volée…
Face aux critiques amorphes et par peur du silence, « puisqu'il n'y a pas de questions, je ne vais pas vous donner de réponses » dit-il avant que la première question sur ce qui la pousser à accepter le rôle tombe.



« Ce qui m'a donné envie de tourner avec Bruno, c'est qu'il m'a convaincu de ce qu'il était capable de faire, avec une espèce de bande-annonce du film. Il y avait des choses qui étaient très originales dans son travail et déjà maitrisées pour un premier film en devenir. Je trouvais que c'était moderne et radical, avec un univers dans lequel j'avais envie d'aller avec lui. Après le rôle, c'est un super beau cadeau pour un acteur. Un personnage comme ça, en plus présent dans 97% des plans. »
« C'est bien parce que quand je fais du cinéma, j'aime bien me voir, je suis assez narcissique. Je ne fais pas du cinéma pour les autres, je fais du cinéma pour moi parce que j'aime bien me regarder et chez moi, je n'ai pas d'écran assez grand (rires). » assène-t-il avec ironie.
Plus sérieusement, « Je me sens à l'aise pour incarner la violence, les rapports extrêmes, les déséquilibrés, les ruptures, les mecs qui sont sur le fil du rasoir. Ca me parle, c'est assez proche de moi. J'ai aussi vu que j'étais capable de le faire. Par exemple, un père de famille qui travaille dans la banque et se met à faire du violon, je ne pourrais pas. C'est le genre de personnage que je ne peux pas faire. »

Quant on aborde la difficulté psychologique du rôle et du défi que cela représente, il confie : «C'est quand même assez éprouvant mais je pensais que j'aurais du mal à en sortir, que je serais habité pendant tous le tournage et un peu après. Finalement, c'était plus un rôle éprouvant physiquement que psychologiquement. Une grande partie de la violence de Pierre se ressent physiquement, même si sa tête va aussi pas très bien. Après c'est peut-être un peu stéréotypé de penser qu'à la fin du tournage les acteurs sont encore dedans. »
Il concède que chaque rôle « est toujours un défi. De tourner dans Incontrôlable, Iznogoud, c'est aussi des défis. Ce n'était pas plus difficile, Héros, qu'Incontrôlable. C'est plus nouveau pour les journalistes et le public que véritablement pour moi. J'ai commencé en faisant du théâtre classique. J'ai déjà interprété des choses très difficiles comme Décadence de Steven Berkoff. A coté Héros, c'est les Bisounours, c'est super violent. Je ne l'ai pas vu sous cet œil là, ce n'est qu'à la fin que je me suis dit que les gens pouvaient être déboussolés parce que ce n'est pas une comédie. Naïvement, je n'y ai pas pensé avant et j'ai accepté le scénario comme si j'étais un comédien lambda. Je ne me suis pas posé de questions. »
Bruno Merle ajoute « c'est moi qui était le plus conscient de la perception des gens à propos de Michael» sur quoi, l'acteur enchérit « Cela dit, ça n'aurait rien changé, je l'aurais fait quand même. Parce qu'avant d'être humoriste, et encore, je suis quand même comédien. »



Lorsqu'on l'interroge sur les problèmes qu'il a pu rencontrés lors de certaines scènes, « Ce n'est pas tellement en termes de scènes. Ce qui m'a posé le plus de problèmes, c'est qu'on n'arrive pas à être d'accord avec Bruno. En tant que spectateur, quand on regarde le film, il y a des choses qu'on va comprendre, d'autres non ; des choses qui vont nous émouvoir, d'autres pas nous toucher. Mais, nous, à la base, tout était expliqué, tout était clair. Nos intentions étaient à chaque fois définies. C'était surtout là-dessus qu'on c'est un peu pris la tête avec Bruno, en se demandant ‘A ce moment là, ils pensent que c'est Clovis Costa ou pas ? A quel moment, on comprend que le père est mort ?'
Après au tournage, la scène qui m'a posé le plus de problème est presque anecdotique. Il y a une scène où Pierre Forêt vomit après avoir tiré sur son père et j'avais dit a Bruno ‘Je sais vomir'. Comme il y a des acteurs qui ne savent pas pleurer : je sais pleurer quand on me le demande et je sais vomir quand on le demande. Je n'y suis pas arrivé et j'étais terriblement en colère. J'ai un truc pour vomir et ça a pas marché, je m'étais trop collé la pression. C'était presque devenu ma scène préférée du film… »

Sur le regard qu'il porte sur son travail : « Je pense que c'est pareil pour tous les comédiens. Déjà, c'est assez difficile de se voir parce qu'on n'oublie pas l'acteur, on ne voit pas le personnage. Je pense à l'acteur tout le temps, je regarde les moments où je suis juste, les moments où je me souviens que j'ai un peu fabriqué quelque chose… Donc, c'est très difficile d'apprécier le film à sa juste valeur.
Mais quand je suis sorti de la deuxième projection de Héros - la première je ne sais pas ce qu'il c'est passé, je m'étais un peu pris un coup dans la gueule - j'ai dit à Bruno ‘Merci'. J'étais fier d'avoir participé à ce film et c'est la première fois que je m'acceptais à l'écran. Dans Iznogoud, je passe 1H30 en me rongeant les ongles en me disant ‘Ah, putain !', ‘Merde'. Dans Héros, il y a des scènes, ça peut paraitre prétentieux de dire ça, dans lesquelles je me suis trouvé magnifique. Ou plutôt, il y a des scènes que j'ai trouvées magnifiques et il se trouve que c'est des scènes dans lesquelles je suis. »

Quand on l'interroge sur le rapport schizophrénique qu'il entretient avec la télévision et plus particulièrement lors de la promotion d'un film mettant à l'index ce système : « Je pense que je vais mourir jeune, très jeune. Et que le suicide est une bonne solution. » lâche-t-il sous forme de boutade mélancolique. « C'est aliénant, dans tous les sens. Je suis aussi un des principaux artisans de la dictature du rire à la télé, j'en ai bien conscience.
En même temps je fais ce film qui raconte l'histoire d'un mec qui dit qu'on est pas obligé de rire tout le temps, d'être drôle tout le temps. On peut avoir envie d'émouvoir les gens, de les faire pleurer. Et je vais à la télévison pour parler de ce film dans des émissions dites culturelles, qui sont en fait des divertissements, où si je ne fais pas le con, on va me dire ‘Alors, t'es déprimé ?' »



Ses dernières apparitions télévisuelles sont débattues dont son accrochage avec un chroniqueur dans On n'est pas couché ! de Laurent Ruquier. Michael Youn tacle vertement Eric Nollot évoquant ces qualités d'éditeur qui n'a jamais publié un bon livre, pique méritée tant ce piètre critique balance inepties sur inepties. Il s'attarde sur la nécessité du journalisme artistique et de la critique qui ont fait des réalisateurs comme Antonioni, Fellini, Godard ou Bergman, regrettant celle qui défait des acteurs, des jeunes réalisateurs ou des projets.
Il prône alors une approche positiviste : « je préférais tellement que les critiques parlent des films qu'ils ont aimé, plutôt que de ceux qu'ils n'ont pas aimé » admettant la vertu des bonnes mauvaises critiques qu'ils trouvent « intelligentes et enrichissantes ». Conscient de ne pas susciter l'indifférence, entrainant son lot de critiques au vitriol pas toujours objectives, il confie, fataliste, « je pense que c'est bien, mais un peu lourd à porter tous les jours. »

On revient au film en lui-même, en s'intéressant aux similitudes qu'il entretient avec le personnage de Pierre Forêt. « Bruno et Emmanuelle (la coscénariste) n'ont pas du tout écrit le scénario en pensant à moi. Ce qui peut nous rapprocher, Pierre Forêt et moi, c'est que ça m'arrive d'être aussi en quête de crédibilité. C'est vrai que, par exemple, quand je discute avec des gens de la musique, ils me disent ‘toi, t'en vends un paquet de tes conneries'. Oui. Mais mes conneries, je les fais avec autant de sérieux, d'amour, de professionnalisme et de respect du public que ceux qui écrivent l'histoire de la musique avec leur sang.
Je ne me considère pas toujours comme un usurpateur. C'est là qu'est notre point commun, mais ça s'arrête là. Je suis content d'être un artiste populaire, de faire rigoler les gens. Je ne suis pas du tout comme lui en train d'en avoir marre, de péter les plombs. Moi, ça fait longtemps que j'ai pété les plombs et je pète les plombs tout le temps. »

Concernant son premier emploi dramatique : « C'est un rôle que j'espérais, pas que j'attendais, j'étais content de tomber dessus. Même si c'est plus facile à dire maintenant que le film est terminé, qu'au début avec Bruno, où on ne savait pas encore ce que ça allait donner. Je ne savais pas si je serais à l'hauteur, ou pas. Parce que ce rôle est une performance, parce que le parcours du personnage est intense : il passe par beaucoup de sommets. Maintenant, ce n'est pas le rôle tournant dans ma carrière. Je suis content d'avoir fait un rôle où maintenant il y a deux, trois personnes dans le public, ou dans la presse, qui me considèrent comme un comédien et non plus seulement comme un trublion du PAF. Pour ça, je suis ravi même si je n'ai pas fait ce film pour ça. J'ai fait le film parce que Bruno m'a convaincu, que le propos me plaisait et que le personnage était mortel.
Si, maintenant, sous mon nom, quand je suis interviewé à la télévision, il y a inscrit comédien, plutôt qu'animateur déjanté… Je me justifie beaucoup, mais c'est parce que j'ai fait beaucoup d'avion… C'est dingue, j'ai fait de la télévision pendant un an et trois mois, c'était il y a sept ans. Et on m'appelle encore ‘animateur'. »



A propos du fait que ce film puisse lui ouvrir la porte d'autres genres cinématographiques : « Je ne suis pas mécontent des scénarios que l'on m'envoie, après ça donne pas toujours des films réussis. Je n'attire pas beaucoup les réalisateurs de renom, mais ce n'est pas grave, ça permet d'être curieux et de rencontrer des jeunes réalisateurs talentueux. Si on peut m'envoyer de bons scénars, je ne dis pas non. Mais je ne suis pas en quête, ni en crise. Je n'ai pas fait ce rôle-là pour casser avec ce que j'ai fait avant et ne plus faire de comédies populaires. Mais c'est vrai que les deux prochains films que je vais faire n'en sont pas : ce sera une comédie d'action, et un road-movie avec un grand réalisateur, cette fois-ci. »

A la question des metteurs en scène avec qui ils voudraient travailler, il répond comme enfant faisant sa liste au père Noël, « j'aimerais tourner avec… Francis Ford Coppola…Martin Scorsese… En tant qu'acteur, je voudrais tourner avec Sean Penn… et sa femme. Les français, je ne sais pas… Chéreau.
Darren Aronofsky ! On en beaucoup parlé d'Aronofsky avec Bruno, je trouvais qu'il était dans cet univers, dans cette même mouvance, dans ce qu'il m'avait montré de son travail et de ce que je lisais dans le scenario. Même si je ne pense pas que Bruno, même sur un premier film, puisse être comparé à d'autres réalisateurs. C'est quelqu'un qui aime le cinéma, qui a des inspirations mais qui fait déjà un cinéma qui est bien à lui. »

Puis, on arrive à nouveau sur la participation de son père au film et de son appréciation … « Mon père a vu le film, il a trouvé ça bien. Mais il a été un peu perturbé quand même » Imitant son père « c'est étrange, mais c'est bien ». « Mais mon père est pas cinéphile, il est allé une fois au cinéma en 20 ans. Ma mère a trouvé ça bien, elle est beaucoup plus cinéphile. »

… de sa performance … « Son rôle, il s'en foutait complètement. C'en était traumatisant, je pensais que ça allait lui faire plaisir de tourner dans un film, qu'on puisse partager une aventure tous les deux, surtout qu'on avait une scène ensemble qui était assez dure. Il s'en foutait : il venait, il se maquillait et il se mettait dans un coin. Il a trouvé ‘qu'est-ce qu'on attend au cinéma, c'est incroyable'. Il était déboussolé par la perte de temps, il disait ‘là, on ne peut pas tourner tous les plans maintenant pour s'avancer pour demain'. Un film, un rôle muet et c'est déjà une diva. »

… et de la façon dont il a géré cette scène.
« Dès le départ, je me suis dit que je n'allais pas la tourner avec mon père. J'ai préféré ne pas mettre cette éventualité au niveau émotionnel ou dans mon cerveau. C'est trop douloureux. Pour jouer juste une scène, dans un film, je ne crois pas qu'on ait besoin d'imaginer ça, que mon père mort est joué par mon père vivant, qui est encore vivant et j'espère qu'il ne va pas mourir…
Je me suis vraiment mis dans la tête de Pierre Forêt et que c'était Louis Forêt. Et j'ai essayé de dépersonnaliser tout ça, ce qui a priori était pas le but recherché par Bruno. Il aurait peut-être voulu, au contraire, que je sois à fond dedans pour que ce soit encore plus touchant, plus émouvant.
Donc, on l'a faite deux fois, cette scène, une fois avec mon père et une fois sans mon père. Parce que la fois où je l'ai tournée avec mon père, justement, comme je m'étais mis certaines barrières, j'ai trouvé que j'étais un peu limité, que je n'avais pas donné assez d'émotions, que je pouvais faire beaucoup plus et beaucoup mieux. Donc on a retiré mon père, et là effectivement, ça a été beaucoup de larmes, quelque chose de beaucoup plus chargé, beaucoup plus lourd.
Au total, Bruno a monté la première séquence parce que c'était tellement plus simple, en fait. Parfois, il y a des choses qu'on se dit au tournage et qui s'avèrent fausses après, au montage.
« Parce que point trop n'en faut, c'est ça la force du film » acquiesce Bruno Merle.




S'ensuivent quelques badinages concernant les prétendues images d'archives présentes dans le film d'un jeune Michael Youn, sur quoi le comédien s'amuse de « la probabilité qu'[il] ait joué Cyrano avec, en plus, une fille qui ressemble à Elodie Bouchez jeune, et qu'[il] ait une image. », les trois Bidets d'Or lui ayant été décernés « La 1ère fois, c'est drôle. La 2ème fois, on rigole un peu moins et la 3ème année, je me suis dit que c'était un peu du harcèlement. C'est là que je me suis énervé », de l'éternelle comparaison avec Tchao Pantin, de ses envies de se voir reconnu par la profession, de camper Cyrano de Bergerac. On s'attarde une dernière fois sur le respect du texte présent dans le scénario, Bruno Merle cite Cyrano : « mon sang se coagule, à l'idée qu'on change une virgule » mais affirme cependant la prépondérance de la qualité des comédiens sur celle du texte.


Au bout d'1H30, on se quitte par une poignée de main et les félicitations de rigueur, content d'avoir rencontré un jeune réalisateur passionné et un interprète à fleur de peau tout autant impliqué, loin du glandeur dilettante présupposé, renforçant la sympathie pour une première œuvre déjà forte de qualités intrinsèques indéniables.


Héros passe encore dans 26 salles, donc si vous n'avez pas profité de la fête du cinéma pour aller le voir, courez dès maintenant soutenir ce premier essai, au lieu d'attendre sa sortie en DVD et de vous apercevoir trop tard de ce que vous avez raté en salle.
 
Publié le 30/06/2007 par Steve Gallepie


» INFO FILM
Héros
Nom: Héros
Réalisateur(s) :
Bruno Merle
Acteur(s) :
Patrick Chesnais
Michael Youn
Jackie Berroyer
Elodie Bouchez
Producteur(s) :
Jean Des Forêts
Cyriac Auriol
Société(s) de production :
Les Films du Requin
CinéCinémas
Canal +
arte France Cinéma
Scénariste(s) :
Emmanuelle Destremeau
Bruno Merle
Genre: Thriller
Sortie FR: 20/06/2007
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