La seconde saison de la triomphale Rome versera ses premières gouttes de sang dès le jeudi 28 juin, 20H50, sur Canal +. A ne pas manquer.
Rome, 44 avant Jesus Christ, l'Imperator Julius Caesar tombe sous 23 coups de poignards et se vide de son sang au cœur même du sénat, de la main de son propre fils adoptif, Brutus, entre autres conspirateurs. Au même moment, Niobe rend son dernier souffle dans la maison de Lucius Vorenus… Suite directe de la première saison, ce second opus antique prend corps dans le sang et la trahison qui marqueront ce deuxième acte du sceau de la tragédie intime.
Tout à la fois symbole d'une grandeur télévisuelle acquise et chant du cygne d'une certaine ambition,
Rome demeurera une date dans la petite Histoire de la fiction cathodique par ses fortes velléités artistiques et historiques, et sa production démesurée. Traçant un nouveau sillon au-delà des séries classiques, elle emprunte les codes cinématographiques pour livrer une nouvelle approche du médium, à la croisée des deux mondes.
Tournée dans la région du Latium (Lazio), dont la capitale est
Rome, elle investit également les mythiques studios de Cinecittà, Mecque du péplum et plus tard de
Federico Fellini. Les décors naturels flamboyants et la reconstitution ébouriffante de la ville romaine, mais également d'Alexandrie lors des campagnes égyptiennes, lui confèrent immédiatement un souffle et une ampleur perdus depuis des lustres, de la grandeur écrasante des monuments, bijoux architecturaux, aux morbides tréfonds délabrés, du soin apporté aux luxueux décorums et nobles panoplies, jusque dans la crasse des bas-fonds, l'âge d'or de la ville aux sept collines semble ainsi ressuscité et redonne vie à l'Empire Romain, dont la représentation visuelle est d'habitude si désuète.
La mise en scène met alors à profit ce précieux atout. Délaissant effets de styles, filtres ou autres artifices techniques, elle capte l'essence de l'époque en une lumière naturelle confondante de beauté. Sublimée par l'utilisation du support numérique, elle livre des compositions faites de contre-jours, noirs profonds et contrastes forts où bataillent sans arrêt l'ombre et la lumière, comme une excroissance des luttes agitant les protagonistes. La partition musicale finit de rendre honneur à cette renaissance en mélangeant silences et fines mélopées, fluidifiant le récit à merveille dans son ensemble, et non par séquences, impactant les scènes fortes. De cette facture hautement classique, mais aucunement compassée, la réalisation fait finalement naître quelques plans iconiques inoubliables accompagnés d'une ribambelle d'images fortes tout aussi impressionnantes, sans oublier d'être le vecteur narratif essentiel de l'intrigue.
Les contraintes budgétaires freinent cependant
Rome sur les pavés de l'excellence au détour des certaines joutes guerrières ou de mouvements de foules, limites vite compensées par une utilisation des effets spéciaux numériques discrète, intelligente et pertinente, au profit unique du récit et de l'immersion.
A production pharaonique, casting titanesque. Afin de donner un cachet « authentique » à l'interprétation, en lui conférant un véritable accent pour illustrer une époque et un pays différents, la production de
Rome a eu la grande idée de débaucher une horde de talentueux acteurs à majorité anglo-saxonne, ayant fourbi leurs armes au théâtre et se donnant corps et âmes au profit de leurs complexes personnages.
Outre les impeccables
Kevin McKidd et
Ray Stevenson, dans la peau des deux ex-légionnaires Lucius Vorenus et Titus Pullo, on retrouvera pêle-mêle
James Purefoy, en tant que délectable Mark Antony,
Lyndsey Marshal campant une Cléopâtre des plus sombres,
David Bamber prêtant ses traits au renommé Cicéron,
Alex Wyndham en Maecenas dandy et rock'n'roll, la voluptueuse
Zuleikha Robinson en Gaïa… la liste est trop longue pour leur faire tous honneurs. La surprise provient, pourtant, de
Simon Woods, qui succède à
Max Pirkis dans la toge de Gaïus Octavian (futur Empereur Auguste), grâce à un personnage des plus ambigus et une composition extraordinaire évoquant la perversion d'un
Malcolm McDowell, le mettant sur le même piédestal que
James Purefoy. Cette extrême qualité entraîne pourtant l'interrogation sur l'emploi de la langue anglaise, bien sûr indispensable, le choix de s'exprimer en italien étant économiquement inconcevable. Cependant à l'occasion de quelques intonations et expressions à consonances contemporaines, tel le classique « fucking », il arrive que le charme s'émaille un tantinet en prenant un tour plus américanisé, porteur cependant d'une ambivalence intéressante.
L'intrigue retrace la bataille de succession, ponctuée de passes d'armes militaires et politiques, faisant suite au meurtre de Julius Caesar et s'étendant sur une quinzaine d'année, entre Marc Antony, Gaïus Octavian et la faction dissidente menée par Brutus, jusqu'au triomphe final de l'un d'eux.
Collant au plus près à la vérité historique, retraçant les moments clés et grands conflits jalonnant cette période (les batailles de Modène, des Philippes ou d'Actium), l'équipe de scénariste menée par
Bruno Heller s'arroge quelques libertés dans les faits à des fins narratives, mais explore surtout les zones d'ombres de l'Histoire avec brio à des desseins dramatiques, tel le sort de Cicéron ou de Césarion. Les personnages semi-fictionnels de Lucius Vorenus et Titus Pullo se font alors leurs bras armés afin de lier les intrigues politiques et d'apporter un contrepoint essentiel aux figures historiques. Outre une leçon d'histoire magistrale,
Rome figure ainsi l'époque tout en établissant quelques passerelles entre la
Rome antique et notre société contemporaine.
On y découvre ainsi différents aspects de ce mode de vie à travers les arcanes du pouvoir, la politique et ses jeux de dupes, le banditisme, le commerce, la religion, les relations internationales (Turquie, Gaule, Egypte), l'espionnage industriel, la médecine, les prémices d'un terrorisme idéologique ou de la publicité par l'intermédiaire du crieur… Soit autant de thématiques fortes telles la mémoire historique, la schizophrénie d'une société païenne face à son amoralité, l'hypocrisie politique, la justification des moyens par la fin ou la condition complexe du soldat, résonnants encore actuellement.

C'est cependant le concept de cellule familiale qui entretient le plus de similarités et permet ainsi d'évoquer des thèmes moins empiriques et plus universels. Qu'il s'agisse des badines relations mère-fille entre Atia et Octavia, ponctuées de dissensions légères sur la consommation de chanvre, les fréquentations indésirables ou sur les « sorties » dans des orgies, équivalent libéré des fêtes modernes, ou d'aspects plus délicats. La figure de la famille recomposée et/ou dysfonctionnelle se trouve ainsi au cœur du récit, aussi bien du coté noble - les Julii et son schéma familial mère / enfants / beau-père - ou populaire avec la famille Vorenus endeuillée, composée d'un père célibataire et de trois enfants dont l'un est issu d'une relation adultérine. Ce parti pris illustre le fait que derrière toute grande Histoire se cache la petite histoire aux répercussions bien plus importantes que l'on ne voudrait l'entendre, tant l'intime influe sur le professionnel ou le public.
De ce portrait sociétal brassant multitudes de thèmes et réflexions, émerge tout de même l'individualisme forcené, qui n'est pas sans échos de nos jours, nourri par l'orgueil et une sorte de lâcheté à s'assumer en tant qu'être. L'animalité inhérente à la condition humaine est également au centre de l'action avec ce maelstrom ininterrompu de sexe et de violence auxquels se greffent le pouvoir et son utilisation de ses composantes dans son exercice, selon une certaine amoralité.
L'une des réussites majeures se trouve alors être la représentation psychologique des personnages via leur sexualité, comme l'avait essayé sans pleinement réussir
Shortbus de
John Cameron Mitchell. Plus que tout discours, les relations sexuelles figurent au mieux les protagonistes, qu'il s'agisse d'un ex-esclave asservissant lui-même un adolescent pour assouvir son homosexualité, des rapports passionnés et extrêmement violent de Pullo, de la consommation purement sexuelle de prostituées par Vorenus par fidélité amoureuse à sa femme défunte, ou encore de la décomplexion d'un Marc Antony face à la sexualité torve et froide de Gaïus Octavian.
De cette décadence légitime, les auteurs extraient tout de même les valeurs qui font la grandeur et la survie de l'Homme depuis des siècles, contrepoids indispensables de son instinct prédateur. Des valeurs aussi simple que la loyauté, la fidélité, l'amitié, l'amour, la famille, l'union, le pardon ; valeurs catholiques s'ils en est, mais surtout d'une logique confondante, dont l'acquisition et la pérennisation demeurent pourtant un défi de chaque instant et de toute une vie, spécialement durant les époques troubles de l'Humanité. L'œuvre initiée par
John Milius (
Conan, le barbare) se pose enfin comme une ode à la Femme, à travers des portraits féminins d'une acuité rare, de sensibilités diverses mais toujours fortes et courageuses par certains de leurs aspects.
Par un récit exemplaire, dense, liant l'ample et l'intime, et dénué d'archétypes, introduisant finement de nouvelles sous-intrigues comme autant de pierres à un édifice salvateur,
Rome est une œuvre barbare, fiévreuse, viscéralement humaine, parcourue de tensions morbides et sexuelles… Une œuvre homérique s'étendant, à travers ses deux saisons, sur près de 22H pour autant d'années couvertes, afin de livrer le plus grand portrait de la cité romaine et un précieux précipité de la condition humaine , plus riche thématiquement en un épisode que nombres d'œuvres cinématographiques. La folie des grandeurs responsable de sa réussite aura finalement eu raison d'elle, puisqu'avec son budget de 100 millions de dollars, la seconde saison de
Rome ne connaîtra pas de suite. Perte infinie tant l'on aurait voulu goûter davantage de cette mythologie historique à travers les règnes d'Hadrien ou de Trajan…
Monument télévisuel à découvrir de toutes urgences,
Rome demeurera une référence, plus proche de l'esprit subversif et décadent d'un
Caligula, que de l'esthétisme romanesque d'un
Ridley Scott.