Après deux premières saisons de hautes volées, The L Word revient dans sa troisième saison, cet été, sur Canal +.
Débutée en 2004, la série créée par
Ilene Chaiken a pris le relais sur la chaîne
Showtime de la version américaine de
Queer As Folk qui entrait dans sa cinquième et dernière saison. Au groupe d'homosexuels de diverses conditions sociales (publicitaire, étudiant, comptable…) évoluant à Pittsburgh succèdent alors leurs pendants féminins dans un Los Angeles chic et aisé.
Il s'agit du premier parti pris tranché de la série : ancrer ses personnages dans un environnement où la condition professionnelle n'est pas une fin, mais avant tout une toile de fond à l'évolution des divers protagonistes.
The L Word se pose en effet comme une vaste étude sociologique du milieu lesbien, au premier degré de lecture, mais aussi de l'ensemble de la société contemporaine, tout en portrayant sa (r)évolution sexuelle au cours des dernières décennies.
A travers les amours et affres de ces jeunes femmes se déclinent ainsi nombres de thèmes et réflexions ne se cantonnant pas au questionnement restrictif d'un microcosme, mais relevant davantage des interrogations inhérentes à la condition humaine. Soit pour le côté sociopolitique, la place du partenaire de même sexe et sa reconnaissance au sein des institutions (mariage, adoption, hospitalisation…), la discrimination dans le monde extérieur comme dans sa propre communauté, le choc dû aux barrières socioculturelles entre métropoles et Amérique profonde… jusqu'à des aspirations plus larges ou profondes, comme le poids du passé en tant que fardeau ou enseignement, la quête perpétuelle de soi (faire avec sa nature, ses aspirations…), quelle part de notre personnalité nous est propre ? en quoi résulte-t-elle des interactions quotidiennes ? le rapport à la mort - acceptation, remise en question… - l'expression de l'amour sous toutes ses formes face aux conventions (famille, âge, condition sexuelle…), est-on inconsciemment lié aux autres pour ce qu'ils peuvent nous apporter ou pour ce qu'ils sont ?… Autant de thèmes qui peuvent paraitre rabattus voire dépassés ou naïfs, mais qu'il est toujours important et intéressant d'explorer.
Sujet plus original, le rapport au corps introduit par le personnage de Moira et une seconde intrigue. Qu'est-ce qui détermine un individu, son corps, son esprit ? Le corps doit-il être le prolongement de l'esprit ? L'esprit prime-t-il sur le corps ?
Cette humble étude est véhiculée par l'arc scénaristique de la saison, et donc par les actions des personnages, et non par un quelconque bourrage de crâne dont peuvent user certaines séries. Elle est de plus mise en perspective à divers niveaux par la représentativité de la communauté lesbienne, de ses codes et de ses tendances avec, par exemple, les participations de nombre de ses membres (les rappeuses
God-des et
She, les groupes
B-52's,
Betty…) ou non (le producteur musical
Russell Simmons) ainsi que la présence de rendez-vous majeurs tels le Fred Seagal Café, les matchs de basket de la WNBA ou les stations de ski canadiennes où se célèbrent des mariages unisexes ; par un ancrage dans une réalité tangible illustrant entre autres les nouveaux modes de rencontres (speed-dating, chat-room) ou bien encore par l'illustration du concept de « Charts » reliant les individus entre eux via leurs partenaires sexuels, initié dans la première saison par le personnage d'Alice, qui permet d'esquisser l'évolution contemporaine des mœurs tout en explicitant sa théorie, en introduction de chaque épisode.
C'est cette qualité dans l'analyse, couplée à la mise en place d'un univers prégnant et crédible, qui en fait l'une des séries actuelles majeures. Mais outre cette universalité, l'adhésion remportée par la série est également due au choix de la représentation d'un groupe de lesbiennes et de leur sexualité. Répondant aux désirs non avoués de chacun, homme ou femme, de questionner davantage sa propre sexualité, elle a l'avantage d'un certain esthétisme. Là où
Queer As Folk représentait quasi exclusivement des rapports sexuels entre hommes, au risque de choquer une grande partie du public puisque majoritairement à tendance masculine,
The L Word propose une sexualité supposée plus tendre et naturelle ne heurtant pas le public féminin, avide de curiosité, et répondant au classique fantasme lesbien ancré chez la gente masculine. De cet état de fait, les auteurs peuvent se permettre une mise en image extrêmement poussée, dotée d'une grande charge érotique et d'audace de la part des comédiennes, sans risque de choquer puisqu'aucune forme phallique (si ce n'est en plastique) n'est convoquée, ni aucun rapport trop viril.

Autre parti pris de la créatrice, plus sous-tendu néanmoins car rarement explicité oralement, est le manifeste en faveur de l'expression artistique, quelle qu'en soit la forme. La majorité des personnages occupent ainsi une facette de la créativité en qualité d'écrivaine, experte d'art, productrice de films, DJ, chanteuse, musicienne, mécène jusqu'à coiffeuse ou sportive. Cela permet ainsi de soulever quelques idées propres à cette notion : le rapport fiction/réalité, où commence et s'arrête-il, la sublimation par l'art...
La série s'inscrit alors pleinement dans cette veine artistique à travers ces diverses composantes. L'écriture, tout d'abord, incombant essentiellement à
Ilene Chaiken, se révèle thématiquement très riche sans pour autant délaisser la dramaturgie. Développant un équilibre quasi parfait entre les personnages, tous étant présent et attirant à leur tour plus ou moins la lumière - là où le personnage de Jenny dans la 1ère saison était mis en avant (presque en tant que personnage principal) par sa qualité d'actrice mais surtout comme moyen d'identification du spectateur qui passait avec elle d'une vision hétérosexuelle du monde à une vision plus large, en l'occurrence lesbienne, soit une initiation simultanée aux plaisirs féminins. Elle entraîne surtout le spectateur dans une folle spirale des genres (féminin / masculin / transgenre, comédie / drame) où règne confusion et ambivalence aussi bien sexuelle, physique que morale.
Elle sert alors de base à l'élaboration d'une mise en scène très recherchée. Filmé en numérique,
The L Word trouve un cachet évoquant
Michael Mann dans ses scènes nocturnes en faisant, par ailleurs, preuve d'une belle maitrise du langage cinématographique (mouvements de caméra, cadrages, durée des plans) à travers le carcan télévisuel qui lui est imposé. Un moment, intimiste et pudique, se contentant de capter l'essence de l'interprétation, la série sait également s'aventurer vers une approche plus dynamique et esthétisante où le montage le dispute à la musique. Il s'agit du troisième élément essentiel à l'instauration de cette ambiance unique. Alternant groupes live, tubes à foisons et compositions originales d'
Elizabeth Ziff, membre de
Betty et productrice, sous le pseudo d'
Ezgirl, la bande originale contribue grandement à la réussite globale en inspirant aussi bien une profonde mélancolie au détour d'une scène, qu'une énergie galvanisante à la suivante. A l'image de la série, libertaire et anti-Bush, cette vision artistique se veut également militante, la plupart des épisodes ayant été réalisés et écrits par des femmes, fait rarissime.
Tout cela ne servirait pas à grand-chose sans les derniers maillons de la chaîne, entretenant un lien privilégié avec le spectateur : les interprètes. Forts de cet écrin créatif abouti, d'une jolie finesse d'écriture et d'une belle direction d'acteurs, ils ne semblent en effet jamais avoir été aussi bons, s'appropriant les non-dits, les silences et évoluant avec une grâce infinie. On retrouve donc avec plaisir ces jeunes héroïnes, six mois après la fin de la saison précédente : la fascinante autant qu'énervante Bette (
Jennifer Beals) pouponne avec la toujours craquante Tina (
Laurel Holloman) leur petite Angelica ; la délurée Alice (
Leisha Hailey) se remet difficilement de sa rupture avec Dana (
Erin Daniels), Shane (
Katherine Moennig) et Carmen (
Sarah Shahi) filent le parfait amour, Kit (
Pam Grier) s'occupe de son business tandis que la fragile Jenny (
Mia Kirshner), rétablie, s'apprête à revenir à L.A.
Au sein de cette déjà merveilleuse distribution à l'alchimie parfaite, la sublime
Rachel Shelley, dans le rôle d'Helena Peabody, prend une place prépondérante amplement méritée,
Lauren Lee Smith (Lara) parvient à donner une réelle consistance à un rôle difficile, alors que quelques nouveaux pointent le bout de leur nez tels l'excellent
Dallas Roberts (
Walk the line), l'impeccable
Alexandra Hedison mais surtout la troublante
Daniela Sea, au charme proche du jeune
Brad Pitt de
Johnny Suede, dans la peau de la complexe et ambiguë Moira, sûrement la révélation de cette saison et l'un des personnages le plus attachants et intéressants avec celui de Shane. On remarquera également la participation d'
Elodie Bouchez (preuve que le manque d'audace ne provient pas des comédiens français, mais bien des décideurs et réalisateurs), mais aussi d'
Alan Cumming, dont le personnage n'hérite cependant pas du soin qu'il nécessitait.
Sexy, drôle, glamour, touchant, pudique, émouvant, érotique, viscéral… les adjectifs se bousculent pour décrire cette troisième saison placée sous le signe des changements imperceptibles et implacables régissant la vie, amplifiant ses intrigues progressivement pour atteindre leurs paroxysmes dans un épisode final laissant tant de choses en suspens qu'on en redemande déjà… Sûrement l'une des séries les plus émouvantes à l'heure actuelle, de celles qui déclenchent des larmes d'un regard ou par un simple mouvement de caméra,
The L Word fait partie de ses incontournables qu'il serait coupable de manquer.