Il est 20h ce Lundi 16 Avril au cinéma Le Panthéon. A l’occasion de la projection de leur dernier film d’images d’archives, Ségo et Sarko sont dans un bateau, Michel Royer et Karl Zéro répondent aux questions de spectateurs. Journalisme, Politique, Cinéma, tout est évoqué au cours de ce débat chaleureux et très décontracté à quelques jours du premier tour du scrutin. Extraits.
Ce film nous est adressé et pourtant il prend un peu la forme de lettre directement adressée aux hommes politiques. Est-ce un choix de départ ?
Michel Royer : Pour un travail sur des images d’archives, on regarde d’abord ce que la matière donne, et ensuite on a des idées de formes. Pour ce film, nous souhaitions faire parler Ségo et Sarko. C’est une idée que l’on avait déjà eue pour le film
Dans la peau de Jacques Chirac. On a essayé des imitateurs, mais aucun imitateur français ne fait Sarko ou Ségolène à la perfection ; on est suffisamment loin du modèle pour que cela tourne à la caricature. Donc ça ne fonctionnait pas, l’idée serait que ce soit Karl qui parle, et qu’il nous raconte une histoire. Tout ça pour dire, que le film n’a pas été construit avec un synopsis de départ, mais plutôt une avancée à l’aveuglette. Le film est en mouvance permanente, et il a eu plusieurs versions, au fur à mesure que l’on découvrait la matière archivistique.
Pourquoi votre film fait-il référence à une esthétique proche des années 1940 ?
Karl Zéro : Quand on s’est dit que c’était moi qui allais narrer l’histoire, on a immédiatement pensé à
Sacha Guitry, pour son travail dans
Si Versailles m’était conté, avec son côté feu de bois, un peu too much ; c’est plus un clin d’œil en réalité.
Dans ce travail de préparation, vous faites aussi apparaître des détails inconnus du grand public, par exemple lorsque vous appelez Balladur l’Ottoman, quelles sont vos sources ?
Karl Zéro : C’est un mélange entre des archives, celles qui nous paraissaient les plus intéressantes, les plus signifiantes ou les plus amusantes, et parallèlement quelques off, quelques souvenirs que j’avais et les réactions que j’avais pu ressentir se mêlent à tout ça. Je n’ai pas fait Sciences Politiques, ni l’ENA, j’étais amuseur dans Nulle Part Ailleurs. De fil en aiguille, je me suis retrouvé à faire des interviews pour Le Vrai Journal, et à fréquenter des gens que je n’avais jamais vus de ma vie, et avec le tutoiement entre autres, j’ai fini par me faire accepter par le milieu, à devenir presque un proche d’hommes politiques, je pouvais les rencontrer trois fois par ans, pendant plus de dix ans.
Vous les traitez tous les deux avec beaucoup de sympathie. Est-ce que pour l’un ou pour l’autre vous avez dû faire plus d’efforts ?
Karl zéro : Non, je ne suis pas très sensible aux idées de Sarko en général mais le mec dans la vie, je l’aime bien. Parce qu’il est marrant, moi je suis un joyeux drôle, lui aussi, c’est un déconneur alors on rigole, ça se voit. Le problème c’est que dès qu’il redevient le personnage public, je le trouve terrifiant, mais dans la vie, ce serait plutôt un bon bougre. Quant à Ségo, c’est pas tout à fait la même chose, c’est plus une séductrice, très BCBG. Elle me disait « j’ai peur de toi ». A l’époque elle avait très peur des réponses qu’elle allait faire, elle était très surveillée. Maintenant, elle a réussi à se débarrasser de ça, tout son combat contre les mecs du PS, c’est que pendant 25 ans dès qu’elle l’ouvrait, on lui disait « Oh ça va, ta gueule, la ramène pas », elle s’est libérée de ça.
Michel Royer : On a démarré ce travail en septembre, on a commencé sur Sarko parce qu’il a fallu attendre novembre pour être sûrs que ce soit Ségolène qui représente le PS. Mais après, en travaillant sur les archives, il y a eu une tentation très forte de faire du rentre-dedans, c'est-à-dire un travail de démolition, où on vous présenterait un Sarkozy énervé, excité et facho comme c’est pas permis. Et Ségolène, complètement gourde, capable de dire tout et son contraire avec son côté je m’habille comme une femme du Poitou…
Karl Zéro : Mais c’est facile de faire un jeu de massacre, parce que globalement, avec n’importe qui, tu prends des archives et tu le détruis, c’est pas très compliqué à faire, et on avait pas envie de faire ça. C’est ce qu’on avait voulu faire pour le film sur Chirac, mais plus on fréquentait Chirac par archives interposées, plus on l’aimais, et moins on avait envie de le détruire, parce qu’il nous faisait vraiment rire. En fait, c’est sans doute plus intéressant de voir les choses un peu de côté, de manière différente et décalée dans cette période où les choses sont soit aseptisées, soit très passionnées dans le discours des gens.
Depuis votre départ de Canal +, avez-vous l’impression de vous être auto-censuré dans le choix des sujets que vous pouvez traiter ? Ne regrettez vous pas certaines affaires que vous auriez pu aborder, et que vous ne pouvez plus aborder ?
Karl Zéro : On a toujours des regrets, parce que quand je touchais à des sujets trop sensibles, ça faisait peur à la direction, elle se manifestait du genre « là, Karl, on arrête les conneries », et la manière dont je traitais un sujet n’était pas celle que je souhaitais. Et malheureusement cela devenait de plus en plus comme ça. Le Vrai Journal devenait de moins en moins Le Vrai Journal, et je n’arrivais plus à faire passer ce que je voulais réellement faire passer, donc bon, c’est comme ça.
Aujourd’hui tout le monde dit Ségo et Sarko, et l’on ne s’en rend même plus compte, mais ne trouvez vous pas que ces diminutifs sont tout de même curieux ?
Karl Zéro : Et la question sous-jacente ce serait peut être de dire, est ce qu’il y a manipulation qui nous pousse à dire Ségo ou Ségolène, plutôt que Madame Royal. Je pense qu’au PS, ils ont eu peur qu’on l’appelle Madame Royal, ça faisait un peu Marie-Antoinette, elle s’appelle d’ailleurs en réalité : Marie Ségolène Royal. C’est eux qui ont lancé l’appellation, notamment avec la Ségosphère sur Internet, ensuite les médias ont pris le pli, et nous, voilà on dit Ségo et Sarko parce que maintenant tout le monde les appelle comme ça.
Et pour le titre du film…sont dans un bateau ?
Karl Zéro : Le sens secret et mystérieux, euh non c’est juste le truc pince-mi et pince-moi, il y en a un des deux, là forcément il tombe dans l’eau, ou peut-être les deux, en même temps, ou peut-être aucun : le bateau peut prendre l’eau parce que quelqu’un comme Le Pen, par exemple essaye de se hisser dans le bateau.
Michel Royer : Pour moi, ça veut aussi dire qu’ils sont dans une galère parce que quelque part aussi, le film prend pitié d’eux. C'est-à-dire que cette quête acharnée du pouvoir leur font faire excessivement d’efforts sur eux-mêmes. Sur Internet circule un texte de Michel Onfray qui décrit sa rencontre avec Nicolas Sarkozy, et qui démontre que Sarkozy ne vit jamais dans le présent. Au-dessus de son bureau il y a une horloge qui décompte les secondes jusqu’au second tour des présidentielles. En fait il est tout le temps en mouvement, tout le temps en train de parler de demain. Ils sont un peu en guerre, ils rament, on entend d’ailleurs à un moment Sarko qui dit « ahhhh, on pioche, on pioche ». Ce sont des gens qui souffrent en fait.
Avez-vous eu des retours des différents candidats ?
Karl Zéro : J’ai eu plus de réaction du côté de Ségolène que du côté de Sarko, alors j’analyse ça en me disant que c’est la nature de Sarko, il doit être dans un état de stress absolument abominable, et le regarder l’aurait peut-être stressé davantage. Je sais que François Hollande l’a regardé, et Jack Lang m’a dit que grâce à ce film, il avait enfin compris qui était Ségolène Royal. « Je la connaissais depuis 1981, mais là, quelle ténacité, quelle vaillance, quel souffle formidable. » Je pense qu’il essayait de me récupérer pour l’entre-deux tour, s’il passait le premier.
A l’instar de la parité du temps de parole des candidats, vous êtes vous attachés à conserver une équité dans la présentation des candidats, en terme de quantité et d’images ?
Karl Zéro : Non, parce qu’on avait peu d’images de Ségolène. On avait énormément d’images de Sarkozy. Pour ça, Sarkozy, c’est le fils spirituel de Jacques Chirac, il a compris il y a déjà trente ans que dès qu’il faisait n’importe quoi ; une sortie, il fallait qu’il soit filmé. Alors, qu’elle c’est plutôt la femme-tronc, elle parle, elle parle mais il ne se passe pas grand-chose. Or, c’est un film, donc il faut que ça bouge, on les traite comme si c’étaient nos acteurs. Il faut de l’action, et avec Sarko, il y a de l’action, du simple fait qu’il est été aux affaires, beaucoup plus qu’elle.
Michel Royer : Par contre, il a une parfaite égalité dans le regard, et dans la transparence, on cherche plus à aller au-delà de l’homme politique pour être confronté à l’individu, l’humain. Le thème du film, c’est de voir comment réagit un individu en face d’un autre individu. Et c’est plutôt la stratégie de Karl lorsqu’il fait ses interviews, il réagit à une phrase qui lui paraît énorme etc. C’est plus intéressant que de débiter une série de questions pensées au préalable. C’est ce qui explique, par exemple la séquence où l’on voit Karl demander à Sarkozy ce qu’il souhaiterait à l’élection de Chirac, et qui le stoppe lorsque celui-ci entre dans des considérations politiques. Il voulait simplement savoir ce que cela allait changer pour Sarkozy, en tant qu’homme et non en tant qu’homme politique.
Comment avez-vous pu vous limiter dans le temps, pour faire ce film, l’actualité ne vous donnait-elle pas envie de continuer votre travail de montage ?
Michel Royer : Ce film se termine finalement quand il faut le terminer, c’est un travail que l’on pourrait continuer encore en se disant « mais je verrai plus ceci, plus cela ». Donc pour ce film, c’était « à telle date il faut qu’on arrête, sinon il ne sortira jamais ».
Karl Zéro : C’est un peu frustrant parce qu’on a toujours envie de rajouter un détails, surtout quand on est dans l’actu, il y a toujours des petites choses qui se passent en plus, une image d’archive que l’on avait pas au moment du montage. On aurait pu faire d’autres choses, je pense aussi à un truc fédérateur sur Sarko, que l’on n’a pas fait faute de temps, c’est qu’il ne répond jamais à la question, c’est son fond de commerce. Mais sur le fond, on est assez satisfait du résultat, le film a été fait très rapidement, et nous sommes heureux que ce film existe. Quand on le montrait au début, on nous disait « pourquoi il n’y a pas ça, ni ça » et on répondait qu’on ne peut pas, c’est pas le JT tous les jours, c’est un film. Et pour le coup, c’est vraiment un film d’actualité. Je ne sais pas du tout ce qu’il peut donner dans six mois.
Michel Royer : Peut-être ni même dans une semaine. Il est possible que Ségo et Sarko ne soient pas au second tour et le film prendrait un coup de vieux, c’est terrible ce film.
Ne trouvez vous, pas que contrairement au slogan de l’affiche du film : « Aller voir ce film avant de voter », on ne sait en fait plus très bien pour qui voter, après le visionnage du film ?
Karl Zéro : Non, c’est tout à fait vrai, ce n’est pas une volonté de notre part. On a plutôt envie que les gens aillent voter, mais on a pas eu envie de faire un film engagé. Mais pour moi, c’est la seule réalité parce que les programmes ne sont jamais respectés, alors pourquoi se baser sur des programmes ? Quand on confie le pouvoir et donc une partie de notre destin à quelqu’un, je pense qu’il vaut mieux savoir qui il est. Et puis, il y a aussi la réalité, l’Europe qui diminue fortement la marge de manœuvre, et à côté de ça, on les voit qui parlent encore comme De Gaulle mais…il ne peuvent plus faire grand-chose. Je ne voudrais pas pour autant que ce point de vue soit la cause d’un autre 21 avril.