Dossier : Stanley Kubrick (3/3)

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Deuxième partie du dossier


The Shining (1980)

En pleine mode des films d’horreur, Stanley Kubrick décide d’explorer ce genre et ainsi de faire une œuvre à la fois populaire et satisfaisante artistiquement. Il s’attaque à Shining de Stephen King, reprenant l’histoire d’une famille gardant un hôtel isolé pendant l’hiver. L’enfermement poussera peu à peu Jack, le père, vers la folie alors que son fils découvre ses pouvoirs de télépathie. Impressionné par le roman The shadow knows, Kubrick invite son auteur Diane Johnson à collaborer sur le scénario. Le résultat ne plaira guerre à Stephen King, qui ira même jusqu’à participer à la création d’une mini-série en 1997 pour faire sa version. Wendy Carlos participe à nouveau à la musique mais son travail sera finalement assez peu utilisé.

Comme à son habitude, le réalisateur mène un tournage qui s’éternise et qui met en avant l’invention technique. Cette fois, c’est la steadicam, utilisée pour la première fois en 1976 sur Rocky, qui intéresse Kubrick. Il fait manier la caméra par son créateur, Garrett Brown, et fait grâce à cette innovation de longs travellings suivants Danny dans les couloirs. Le réalisateur laisse beaucoup de liberté à Jack Nicholson, qui compose en partie son rôle. Il est aussi très gentil avec le tout jeune Danny Loyd dont l’interprétation est remarquable et pour qui ce sera le film de sa carrière. En fait, Kubrick l’a fait tourner de façon tellement ludique que le garçon de 6 ans ne s’est rendu compte que quelques années après qu’il s’agissait d’un film d’horreur. Toutefois, l’image qui restera de ce tournage est celle de Kubrick martyrisant Shelley Duvall, l’actrice principale dont le rôle consiste principalement à haleter et à crier. Façon de plonger l’actrice dans son rôle ou pur sadisme, l’attitude de Kubrick renforce les avis mitigés sur l’homme qu’il semble être.

A la sortie, Kubrick livre deux versions, celle américaine étant légèrement plus longue avec quelques scènes de fantômes en plus. Quelques jours après la sortie, il décide de couper une scène qui venait après la fin que nous connaissons actuellement. L’accueil est mitigé car le film est jugé trop éloigné du livre de Stephen King par les fans mais le score au box-office se révèle finalement très bon, rassurant la Warner Bros. sur la capacité de Kubrick à rassembler les foules. L’importance de The Shining amplifiera avec les années, allant jusqu’à être considéré comme l’un des meilleurs films d’horreur de tous les temps à présent. En effet, le réalisateur a réussi à imposer une nouvelle imagerie qui aura une très grande influence par la suite (les reprises du motif des deux sœurs ne se comptent plus). La peur est basée sur la réalisation et le jeu d’acteur, ce qui fait que le film n’a pas vieilli contrairement à beaucoup de productions fantastiques des années 80 qui se basaient sur des effets spéciaux qui font dorénavant rigoler.

Full Metal Jacket (1987)

Dès 1980 et la sortie de The Shining, Stanley Kubrick commence à travailler sur son nouveau film en adaptant le roman Full Metal Jacket. Il s’entoure pour le scénario de l’auteur du livre, le vétéran Gustav Hasford, et d’un de ses amis reporter de guerre, Michael Herr, qui avait déjà participé à l’écriture d’Apocalypse Now. L’histoire se divise en deux parties. Dans la première partie, de jeunes marines se trouvent être la proie d’un sergent instructeur des plus sévères, les menant à la folie. La seconde partie suit Joker, reporter de guerre sorti du camp de formation pour couvrir la guerre du Vietnam. Kubrick veut faire un film de guerre absolument objectif et réaliste. Il fait reconstituer le décor du Vietnam détruit dans des parties de l’est de Londres qui étaient vouées à la destruction.

Non content de s’être entouré de deux vétérans pour le script, il décide de demander l’aide de R. Lee Ermey, vétéran du Vietnam déjà conseiller et acteur sur Apocalypse Now. Sa mission est de trouver l’acteur capable de jouer le rôle clé du Sergent instructeur Hartman et de le conseiller. Trouvant les candidats incapables, il finit par avoir le rôle. Sa performance dans Full Metal Jacket restera dans les mémoires, improvisant la plupart de ses répliques. Il restera cantonné dans ce type de rôle tout au long de sa carrière. Sa confrontation avec le soldat Baleine, interprété magnifiquement par un Vincent D’Onofrio ayant pris près de 30 kilos spécialement pour ce film. Malgré sa volonté de rester neutre, on retrouve dans Full Metal Jacket la réflexion sur l’institution de l’armée, surtout qu’elle est cette fois mise en échec par des groupes assez peu organisés. Ainsi, la seule ennemie que l’on voit est une sniper, capable de décimer à elle seule une troupe de soldats. Le conditionnement est à nouveau présent, étroitement lié à la névrose sexuelle.

Son ton satirique, ainsi que l’esthétisme donné à certaines scènes de guerre, feront de Full Metal Jacket un des films phares sur le Vietnam, avec Apocalypse Now et Platoon. Malheureusement, Kubrick le visionnaire arrive cette fois en dernier et l’impact de son œuvre est minimisé par le fait qu’il sort un an après le film d’Oliver Stone. Le projet a mis 7 ans à aboutir et Kubrick, sur la fin de sa vie, avouera que son seul regret est d’avoir été aussi long à faire des films ce qui a réduit considérablement son nombre de productions. Malgré la concurrence, Full Metal Jacket sera un nouveau succès commercial pour son auteur.

Les deux projets avortés : Aryan Papers et A.I.

Après Full Metal Jacket, Kubrick rentre dans une phase de 10 ans de silence médiatique, que l’on découvrira bien remplie par la suite. Fasciné par la seconde Guerre Mondiale, le réalisateur d’origine polonaise juive commence à travailler sur un projet sur l’Holocauste basé sur le livre « Une éducation polonaise » de Louis Begley. Kubrick écrit le scénario, intitulé Aryan Papers, et est prêt à le tourner. La sortie proche de La liste de Schindler de son ami Steven Spielberg le décourage toutefois à mener à bien son projet de peur de reproduire le schéma entre Platoon et Full Metal Jacket. Sa femme Christiane Kubrick s’avouera soulagée que son mari ait abandonné ce sujet. En effet, il était rongé par la difficulté de recréer l’horreur de l’Holocauste.

Il se tourne alors vers la nouvelle futuriste Intelligence artificielle (publié dans le recueil Supertoys) de Brian W. Aldiss. On y suit un enfant incapable de trouver de l’affection auprès de sa mère car il s’agit d’un robot à l’intelligence artificielle sensée pallier la mort du premier né. Kubrick adapte à nouveau le récit en un scénario appelé A.I. dont la longueur et l’ambition enflent à vue d’œil. De très beaux dessins préparatoires sont faits mais Kubrick pense attendre que la technologie numérique soit au niveau nécessaire. Il propose la réalisation à Steven Spielberg car, même s’il a beaucoup travaillé dessus, A.I. lui semble plus proche de l’univers du réalisateur d’E.T. que du sien. Le film aboutira finalement en 2001, deux ans après la mort de Kubrick. La société Stanley Kubrick Productions est créditée comme ressuscitée puisqu’elle n’a jamais existé que pour produire Fear and desire ! Le scénario est officiellement écrit par Steven Spielberg et Ian Watson, et l’on ne peut pas savoir quelle est la part du travail de Kubrick qui a été conservée.

Eyes Wide Shut (1999)

Le film testament de Stanley Kubrick est Eyes Wide Shut. Basé sur le livre « La nouvelle rêvée » de Arthur Schnitzler, adapté par Frederic Raphael et par le réalisateur, le film suit l’odyssée sexuelle d’un homme qui essaie de reprendre le dessus dans son couple après avoir découvert les infidélités fantasmées de sa femme. Pour s’affirmer, il essaie de la tromper et découvre que le sexe gangrène tout le milieu qui l’entoure. Pour jouer les deux rôles principaux, le réalisateur choisit un vrai couple formé par Tom Cruise et Nicole Kidman. Ils signent un contrat qui les lie au film peu importe la longueur du tournage. Kubrick en profitera pour expérimenter à chaque prise et étirer le tournage sur 14 mois. Le réalisateur fait une œuvre d’un esthétisme époustouflant, utilisant un maximum de lumière de Noël pour donner une image jouant sur le contraste entre la chaleur du orange artificiel et la froideur du bleu naturel. Les longs plans séquences et la musique achèvent la création d’une véritable atmosphère proche de l’onirique. Il s’amuse à parsemer son film de nombreuses références à toute sa carrière. Le tout fera que, selon ses proches, Eyes Wide Shut est le film de sa filmographie que Kubrick préfère.

Le 1er mars 1999, une avant-première est organisée en présence des producteurs, de Nicole Kidman, de Tom Cruise, de Stanley Kubrick et de sa famille. Les invités aiment le film, ce qui soulage le réalisateur stressé par le prix et la durée du tournage. Le 7 mars 1999, Stanley Kubrick meurt de causes naturelles pendant son sommeil dans sa résidence en Angleterre. Cela ne fait qu’ajouter à l’attente autour du film déjà très attendu. Les dix ans d’attente et les rumeurs autour de la part de sexualité dans le film joue contre le film car, ne pouvant ainsi que décevoir, il souffre d’un mauvais bouche à oreille. Le public se rend compte que le film est sur la difficulté de gérer son couple alors que la bande-annonce mettait en avant la scène érotique entre Cruise et Kidman. De plus, le film, pour passer la censure aux Etats-Unis, doit masquer par des ombres numériques les moments les plus explicites. Après un bon démarrage (le premier Kubrick à être n°1 au box-office US), les entrées s’essoufflent vite et l’accueil critique est assez mitigé.

Kubrick l’homme

L’annonce du projet Eyes Wide Shut est l’occasion pour les journalistes de remettre sur le devant de la scène d’un homme qu’ils considèrent comme un génie à moitié fou et misogyne (si ce n’est misanthrope) reclus dans son manoir en Angleterre. Les rumeurs les plus folles courent. On dit qu’il tire sur les touristes qui se baladent sur sa propriété. C’est à cette époque aussi qu’ Alan Conway arrive à se faire passer pour Kubrick, montrant l’ignorance qui entoure jusqu’au physique de cet auteur culte.

Au début, le réalisateur laisse faire l’imaginaire qui se crée autour de lui mais il devient gêné de ne pas maîtriser sa propre image. Il décide de redonner des interviews et cette œuvre sera continuée par sa femme dans le documentaire et le livre Stanley Kubrick : A life in pictures. On y découvre un homme avec un haut sens de la famille, tout d’abord au sens premier du terme. Son troisième mariage dure plus de 40 ans et, malgré un caractère lunatique, il est aimé de ses deux filles. D’ailleurs, son manoir et ses tournages en Angleterre sont des moyens pour lui de rester le plus longtemps possible avec eux. Il regrette de vivre loin de son New York natal mais les choses ne sont plus les mêmes qu’à son époque dans cette ville. Il est aussi très chaleureux avec les animaux et possède de nombreux chats.

Kubrick essaie de garder la même notion de famille dans le cinéma mais avec un peu moins de succès. Il est dévoué à ses films, capable de travailler 24h sur 24 et 7 jours sur 7. Il est dur avec les personnes qui ne s’engagent pas autant que lui mais dès que l’on fait partie de sa famille de cinéma, il devient le protecteur, le père de la famille. Chacun travaillant au maximum, il tourne avec une petite équipe dévouée, où tout le monde travaille contrairement à certains gros tournage, ce qui lui permet de réduire les coûts de production de films souvent très longs à faire. Il travaille individuellement avec les acteurs, leur laissant de la liberté quand il en sent le besoin. Il vit d’ailleurs des relations intenses avec eux pendant le tournage mais ne semble pas donner suite à leur amitié après.

Connu pour son perfectionnisme, Kubrick cadre par exemple ses films selon le format cinéma et selon le format TV, donnant un résultat maximum selon les supports. Lorsqu’il n’applique pas cette technique et qu’il cadre 2001 : l’odyssée de l’espace en 2:20 sans espoir de le faire passer en 4/3, il exige de la télévision britannique qu’elle passe le film dans un format respecté et non tronqué. Une autre marque de son perfectionnisme se trouve dans The Shining et Eyes Wide Shut. Dans ces deux films, lorsque l’élément central d’une scène est une inscription, il fait tourner la scène plusieurs fois avec chaque fois une des langues européennes principales différentes. Au montage, les pays auront donc une version localisée avec leur langue. S’il savait ce qu’il voulait, Kubrick était toutefois ouvert aux propositions de ses collaborateurs et acteurs.

Kubrick le réalisateur

Il est difficile de trouver une unité dans l’œuvre de ce réalisateur pour qui il était primordial de se renouveler et qui a touché à beaucoup de genres différents. Empreint d’une vision noire de l’humanité, son thème fondamental est la violence. Il nous la décrit comme l’essence de l’homme, pulsion naturelle nécessaire qu’il faut savoir maîtriser. Dans Orange Mécanique, elle est liée à la religion, puisqu’un prêtre affirme son importance dans l’existence d’un choix moral et qu’elle est ce qui attire, avec le sexe, Alex vers la Bible. Présente dans tous ses films, la réflexion la plus marquante est peut-être celle de 2001 : l’odyssée de l’espace. Par le biais de la violence, les singes y deviennent hommes et l’on reconnaît le caractère humain et libre de l’intelligence artificielle HAL lorsqu’elle a recours à la violence pour se faire obéir. Les seuls films qui semblent échapper à cette thématique sont Lolita et Eyes Wide Shut, qui se centrent sur la deuxième pulsion naturelle et autre passe-temps d’Alex dans Orange Mécanique, le sexe.

D’un point de vue formel, Kubrick a aussi une signature particulière. Le fait qu’il n’adapte que des romans semble montrer qu’il est plus spécialisé dans l’esthétisme que dans le récit lui-même, son film le plus reconnu contenant de longue phase sans histoire. Souvent sur un rythme lent, ses œuvres se basent le plus souvent sur une voix-off (ce moyen avait été envisagé dans une première version du scénario de 2001 : l’odyssée de l’espace). Il aime expérimenter sur la structure même du récit, ce qu’on retrouve dans de nombreux films scindés très nettement en deux parties. Il affectionne le zoom et filme les expressions fortes de ses acteurs en gros plan face caméra. Une autre composante de l’ambiance créée par Kubrick est la musique. Quelle soit classique ou contemporaine, elle est partie prenante de la narration. Certains historiens du cinéma y voient d’ailleurs une rupture dans l’utilisation de la musique. L’avant-Kubrick se contentait de souligner les émotions ou de donner une valeur décorative grâce aux compositions. L’après-Kubrick les utilisera comme élément du récit. On le voit de la manière la plus visible dans Orange Mécanique, où l’œuvre de Beethoven est l’élément clé du film, à la fois de son récit et de sa forme. Tout morceau, lorsqu’il est utilisé par Kubrick, ne pourra se défaire de ce fait dans l’esprit du spectateur. En effet, qu’on aime ou pas, les films de Stanley Kubrick font partie de ceux qui marquent à vie.
 
Publié le 24/02/2006 par Yannick Gallepie




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