Dossier : Stanley Kubrick (1/3)

Le 4 janvier 2006 sortait Appelez-moi Kubrick, film où un homme ne ressemblant pas à Kubrick et connaissant à peine sa carrière se fait passer pour le célèbre réalisateur. Ce fait-divers qui s’est déroulé pendant le tournage de Eyes Wide Shut montre à la fois la fascination et le mystère qui entourent cet auteur mythique.


Stanley Kubrick est né le 26 juillet 1928 dans le Bronx. Il est le premier né d’une famille assez aisée. Son père, Jacques, est un docteur d’origine juive polonaise. Avec sa femme Gertrude, ils auront un second enfant, Barbara en 1934. Scolarisé dans le Bronx, Stanley paraît intelligent mais obtient des notes très moyennes. En effet, il préfère copier sur ses camarades, leur disant que l’école ne l’intéresse pas. Son attention se porte plutôt sur les échecs que son père lui a appris à 12 ans. Ce jeu se retrouvera tout au long de sa carrière, Kubrick faisant souvent l’analogie entre les échecs, le cinéma et la guerre. A 13 ans, il se passionne pour le jazz et veut devenir batteur. Toutefois, il fera d’une autre passion acquise à cet âge son métier. Jacques lui achète un appareil photo et Stanley développe vite de fortes aptitudes. Il devient photographe pour le journal du lycée pendant un an.

Le 12 avril 1945, le président et héros national américain Franklin D. Roosevelt meurt. Le pays tout entier est touché. Stanley Kubrick, 16 ans alors, se rend à son école et s’arrête en chemin pour prendre la photo d’un buraliste accablé entouré par les gros titres annonçant la tragédie. Renonçant à suivre les cours pour la journée, il retourne chez lui pour développer son travail dans la chambre noire familiale. Il vend alors le cliché à Look, un célèbre magazine illustré. Lorsqu’il quitte le lycée, il rejoint la même publication en tant qu’apprenti en 1946 et y reste jusqu’en 1951, devenant un membre un plein temps. Il y développe un talent indéniable. Il se marie avec Toba Metz, son amour du lycée, en 1948 et déménage à Greenwich Village. Il commence à fréquenter assidûment les cinémas et les projections au Musée d’Art Moderne.

Les courts métrages documentaires

1951 marque les débuts de la carrière cinématographique de Stanley Kubrick avec une série de courts métrages documentaires. Il fait une série de photos pour Look sur le boxeur Walter Cartier et décide d’en faire le sujet de sa première œuvre, aidé par Alex Singer (réalisateur travaillant principalement pour des séries TV). Day of the Fight suit le boxeur pendant toute une journée, jusqu’à la fin de son combat. Le sens du cadre et de l’esthétisme est présent dans ce film de 16 minutes en noir et blanc dans la lignée du travail photographique de Kubrick. Il y utilise déjà la voix-off qui lui permet de livrer une réflexion notamment sur l’attrait de la violence. Le film coûte à Kubrick 3.900$ mais il arrive à le revendre 4.000$ à la RKO Pictures. Malgré ce maigre gain, sa décision est prise. Il quitte Look et se consacre au cinéma. Il enchaîne en 1951 avec un second documentaire, Flying Padre. Il suit pendant deux jours un prêtre au Nouveau Mexique qui a besoin d’un avion pour aller voir tous ses fidèles et en tire 9 minutes de film en noir et blanc. Encore une fois, le montage et le choix des angles de prise de vue donnent un résultat proche d’une fiction.

Kubrick semble avoir fait de nombreux documentaires de commande à cette époque pour gagner sa vie mais peu ont survécu aux affres du temps. The seafarers, réalisé en 1953, fait partie de ceux-là. Le réalisateur ne voulait pas faire ce documentaire mais la raison financière le poussa à accepter l’offre de l’Union des Marins (Seafarers International Union). Le résultat est un film de 30 minutes connu pour avoir disparu pendant longtemps et être réapparu ensuite comme premier film de Kubrick en couleur (et le seul jusqu’à Spartacus, un autre film de commande). D’un point de vue cinématographique, il s’agit tout simplement d’un supplice, un pur produit de propagande où l’on a envie de massacrer la voix-off qui ne peut s’empêcher de commencer toutes ses phrases par « seafarers » ou « Seafarers International Union ». Kubrick travailla aussi en tant qu’assistant réalisateur sur Omnibus, un programme TV culte aux Etats-Unis. Financé par Television-Radio Workshop of the Ford Foundation, il s’agit de l’instigateur de la télévision éducative qui dura 9 ans avec un format d’épisodes de 90 minutes. Kubrick est crédité sur plusieurs épisodes en 1952 et 1953 dont les 5 épisodes sur Abraham Lincoln, considérés comme la première mini-série.

L’essai Fear and desire (1953)

Malgré ses cachets pour des documentaires et des victoires dans des tournois d’échec, Stanley Kubrick n’a pas assez pour financer un vrai premier long métrage. Son père décide alors de toucher son assurance vie pour permettre à son fils de réaliser son projet. Fear and desire voit alors le jour en 1953. Kubrick garde le noir et blanc et la voix-off présente dans ses documentaires. Il réalise, produit, monte, participe à l’écriture du scénario, et s’occupe de la photographie de ce long métrage de 1h08. On y suit 4 soldats perdus 6 miles derrière les lignes ennemies après le crash de leur avion. A nouveau, cette œuvre est loin d’être exempte de défauts même si l’on peut sentir les prémices de la suite de sa filmographie. La voix-off insiste lourdement sur l’universalité de cette guerre fictive, ce que Kubrick essaiera de faire passer avec plus de finesse par la suite. La première partie du film décrit l’énervement et les crises de nerf des hommes enfermés dans une forêt ainsi que la lutte contre les pulsions sexuelles après la découverte d’une femme, ce qui fait partie des thèmes de Kubrick pour ses futurs films de guerre. La seconde partie montre les soldats s’enfuyant et tuant au passage des ennemis qui ont le même visage qu’eux. Quelques plans démontrent sa maîtrise de la photo et annoncent ses futurs films noirs.

Malheureusement, les défauts l’emportent vite. L’enthousiasme du jeune réalisateur lui fait oublier qu’il n’avait aucune connaissance sur la manière de diriger des acteurs. Il oublie de prendre en compte les micros dans son travail de la photographie, s’empresse de virer le pauvre ingénieur du son qui lui fit remarquer et prend sa place. Le travail sonore de Kubrick l’oblige à faire appel à la post-synchronisation faisant passer le budget de 13.000$ à 20.000$ et donnant un piètre résultat final. Des conflits sur le tournage avec sa femme Toba, directrice des dialogues, met fin à son mariage. Une fois reconnu, le perfectionniste Kubrick traite Fear and desire comme un film amateur et en interdit les projections, brûlant probablement toutes les copies qui lui passent sous la main. Le film réapparaît malgré tout quelques années après dans les circuits officieux.

Le baiser du tueur (1955)

Toutefois, ce premier long métrage lui permet de trouver les financements pour son prochain film, Le baiser du tueur, en 1955. Malgré sa durée toujours aussi courte (1h04), le niveau s’est largement élevé. Le scénario raconte l’histoire d’un boxer sur la fin de carrière qui tombe amoureux de la locataire de l’appartement d’en face. Tous les deux, ils tenteront de s’enfuir de l’intrigue criminelle dans laquelle la femme s’est plongée en travaillant dans un dancing. Ecrit en collaboration avec Howard Sackler tout comme Fear and desire, il s’agit du dernier scénario d’un film de Kubrick qui ne soit pas inspiré par un roman. Le réalisateur fait aussi office de directeur de la photographie, monteur et producteur. Les conditions de tournage frisent à nouveau l’amateurisme, puisque le film est financé par des proches et des amis de la famille. Kubrick renvoie son ingénieur du son car son matériel gène son image et est à nouveau obligé de faire appel à la post-synchronisation. Sans autorisation de tournage la plupart du temps, l’équipe est obligée de se cacher pour tourner dans la rue. Un étrange rituel rythme même le plan de travail. Chaque vendredi après-midi, Kubrick ordonne une pause de 2 heures. En effet, c’est le temps qu’il lui fallait pour aller toucher les 30$ hebdomadaires qu’il touchait en tant que chômeur.

Le film obtient un succès commercial et critique mitigé mais deviendra par la suite un classique du film noir. Le scénario assez simple adopte une structure en flashback et laisse une grande place à l’esthétisme. Ainsi, Kubrick incorpore une scène de danse pour accompagner le récit que l’héroïne principale fait de son passé. Sans véritable justification, il s’agit simplement d’une très belle scène. Il est à noter que la chorégraphie de cette scène est créée et interprétée par Ruth Sobotka, la seconde femme de Kubrick avec qui il restera de 1954 à 1957. L’ancien photographe fait à nouveau parler son talent avec de superbes compositions et éclairages. Il prouve aussi qu’il peut esthétiser des scènes d’action efficaces grâce aux combats de boxe et à un affrontement final dans une fabrique de mannequins. Il utilise alors une caméra à l’épaule inspirée des méthodes documentaires qu’on retrouvera à plusieurs reprises dans sa carrière pour les scènes d’action. James B. Harris, un jeune producteur, remarque alors le film et, par l’entremise d’Alex Singer, rencontre Stanley Kubrick. Les deux hommes se lieront d’une amitié qui durera toute leur vie. Ils fondent la société Harris-Kubrick Productions qui financera les films de Kubrick jusqu’en 1962 avec Lolita.

L’ultime razzia (1956)

James B. Harris trouve alors dans une librairie le livre « En mangeant de l’herbe » de Lionel White et décide d’en faire le premier film de Stanley Kubrick tourné dans des conditions professionnelles, aidé en cela par United Artists. Le scénario appelé L’ultime razzia est écrit par le réalisateur, aidé par Jim Thomson, écrivain blacklisté pendant le Maccarthysme qui viendra travailler en France et pour qui c’est le premier travail au cinéma. Le film suit la préparation d’un braquage par un condamné tout juste sorti de prison. Il forme un gang pour mettre en place son plan qui a pour but de passer inaperçu et de ne faire aucun blessé. Les choses se compliquent lorsque la femme d’un des membres du gang et son amant essaient de les doubler. Avec un tournage de 24 jours avec des moyens professionnels, Kubrick, toujours réalisateur et scénariste, doit apprendre à déléguer ce qui n’est pas sans poser certains problèmes. Ainsi, le directeur de la photographie Lucien Ballard, pour qui L’ultime razzia est pratiquement le 70ème film, apprécie plus que moyennement de recevoir des ordres d’un réalisateur de 28 ans qui n’a fait que deux films. Toutefois, Kubrick affirme vite son autorité et Ballard obéit à ses ordres sous peine d’être viré.

Malgré un succès au box-office toujours aussi mitigé, le film est acclamé par la critique et est remarqué par Kirk Douglas et Marlon Brando. En plus des talents de réalisateurs déjà démontrés avec Le baiser du tueur, Kubrick a effet renforcé la structure en flashback. Tout le récit tourne autour de la scène du braquage vue sous différents angles donnant un éclairage particulier à chaque fois. Le film est aujourd’hui vu comme l’une des références pour Quentin Tarantino. La réputation de Harris-Kubrick Productions n’est plus à faire grâce à ce chef-d’œuvre de film noir et la Metro-Goldwyn-Mayer propose au duo d’adapter un des livres de leur catalogue. Le choix se porte sur Brûlant secret de Stefan Zweig, où 4 récits explorent le thème de la découverte des pulsions sexuelles humaines. Kubrick travaille à l’adaptation du livre avec Calder Willingham mais l’accord avec la MGM tombe à l’eau.

Les sentiers de la Gloire (1957)

Les deux producteurs ne se laissent pas démonter et enchaînent en adaptant Les sentiers de la Gloire d’Humphrey Cobb avec à nouveau avec l’aide de Calder Willingham et Jim Thomson. Stanley Kubrick quitte ainsi le polar pour renouer avec le film de guerre qu’il avait déjà tenté avec Fear and desire. Le film sortira en 1957, seulement un an après L’ultime razzia. Kirk Douglas accepte le rôle du Colonel Dax, avocat dans le civil qui essaie de sauver de l’exécution trois soldats condamnés pour l’exemple lors d’une mutinerie dans l’armée française pendant la guerre de 14/18. Ce film annonce le traitement que Kubrick appliquera à ses films de guerre (Docteur Folamour et Full Metal Jacket). En effet, sa particularité est de ne jamais montrer d’ennemi (à part la sniper à la fin de Full Metal Jacket) et de s’atteler à décrire les aberrations internes aux armées plutôt que les conflits eux-mêmes. Il lie aussi la guerre au sexe de nombreuses fois, ce qui s’exprime dans ce film par l’absence des femmes et l’excitation des hommes dans la dernière semaine.

Kubrick devient avec ce film un auteur subversif. Il veut tenir un propos antimilitariste qui s’applique à toutes les armées mais c’est la France qui se sent touchée par la description de son armée et l’utilisation de la Marseillaise. Le film sera interdit dans notre pays jusqu’en 1975. Soucieuse de ne pas se mettre à dos la France, l’Allemagne l’interdit pendant quelques années aussi. Le propos antimilitariste universel est toutefois bien entendu par Franco, qui l’interdira en Espagne où le film sortira en 1986, 11 ans après la mort du dictateur. Toutefois, aux Etats-Unis, le succès est à la fois critique et commercial, une première pour Kubrick. Ses longs travellings dans les tranchées resteront dans les mémoires et le film constitue à présent un document historique dans les écoles françaises.

Le film sera une réussite sur tous les plans pour le réalisateur puisqu’il rencontra sur le tournage Susanne Christiane, de son vrai nom Christiane Harlan, pour qui il écrit un rôle à la fin du long métrage. La jeune femme deviendra Mme Christiane Kubrick moins d’un an après. Le troisième mariage est le bon pour le réalisateur. Le couple restera ensemble jusqu’à sa mort et aura, en plus de la première fille de Christiane, deux filles, Anya, née en 1958, et Vivian, née en 1960. L’artiste fera à nouveau appel à sa femme pour ses films notamment pour des peintures originales sur Orange Mécanique et Eyes Wide Shut.

Spartacus (1960)

Le succès de Les sentiers de la Gloire a attiré l’œil d’Hollywood sur Stanley Kubrick. L’artiste est assez réservé sur ce genre de production, se rapprochant plus de la sincérité qu’amenait la naissante télévision que d’un milieu qu’il trouvait cynique. Il accepte néanmoins de travailler sur la réalisation de La vengeance aux deux visages avec Marlon Brando. Après 6 mois de pré-production, la star le vire et se propulse réalisateur. Kubrick touche son cachet et part à la recherche d’un nouveau projet. A la même époque, une aventure similaire arrive sur une autre grosse production, Spartacus. Kirk Douglas, acteur et producteur, vexé de s’être vu préféré Charlon Heston pour Ben-Hur, décide de faire un péplum pour assouvir son ego. Le choix se porte sur le roman d’Howard Fast, Spartacus, très apprécié dans les milieux communistes. En effet, l’histoire raconte la révolte d’esclaves menés par le gladiateur Spartacus face à Rome. Le scénario est confié à Dalton Trumbo, scénariste reconnu qui écrivait de nombreuses œuvres malgré le fait qu’il était blacklisté. Ce projet permettra d’ailleurs de faire éclater la blacklist en créditant son réel auteur, alors que Kubrick voulait le prendre sous son nom. La réalisation est d’abord confiée à Anthony Mann qui commence le tournage (on lui doit la première séquence de La Vallée de la Mort). Après seulement quelques jours, le réalisateur est viré par son acteur producteur pour causes de divergences d’opinions. Le vendredi soir, Douglas, qui s’était bien entendu avec Kubrick sur Les sentiers de la Gloire, l’appelle pour lui proposer de reprendre le tournage. Après une concertation avec James B. Harris, qui voit dans ce projet une bonne chance pour leur boîte de production, Kubrick rencontre les directeurs des studios dans le week-end. Malgré la réticence des responsables à avoir un réalisateur de 30 ans à la tête d’un aussi gros projet, il se retrouve à diriger le tournage dès le lundi. Kirk Douglas est heureux de voir arriver le réalisateur qu’il a toujours souhaité et pense pouvoir l’influencer mais l’idylle est de courte durée.

Kubrick déteste le scénario qu’il trouve moralisateur et sans intérêt. Il fait appel à Calder Willingham, déjà scénariste de Les sentiers de la Gloire mais aussi de La vengeance aux deux visages. Sa mission est d’ajouter des scènes de batailles à un scénario qui en est totalement dépourvu. Les relations sur le tournage sont chaotiques. Le directeur de la photographie Russel Metty est prié de regarder le maître faire son travail et de se taire. Mécontent, le technicien restera quand même sur le tournage, sera crédité et gagnera un Oscar pour son « travail ». La direction d’acteurs est tout aussi périlleuse. Face à des figures plus que confirmées comme Charles Laughton ou Laurence Olivier, Kubrick ne se démonte pas et, en bon joueur d’échecs, garde son calme et ne se laisse pas influencer, ce qui n’est pas sans déplaire à Douglas.

On parle de version de Spartacus de 6 heures mais le dernier mot appartient à l’acteur producteur, ce qui irrite considérablement le réalisateur. La version d’un peu plus de trois heures aura un grand succès critique et commercial et gagnera 4 Oscars. Mais si le projet est profondément impersonnel, on retrouve la patte de Kubrick et sa maîtrise, notamment dans les scènes de combat. La structure en deux actes avec un entracte musical se retrouvera dans 2001 : l’odyssée de l’espace et Barry Lyndon. Spartacus restera le seul film en couleurs de Kubrick jusqu’à son odyssée spatiale, montrant son attachement au noir et blanc. Ce film restera comme l’un des classiques du péplum mais aussi comme l’un des pires souvenirs de cinéma de Kubrick. Il décide alors de ne plus faire que ce qu’il veut et d’utiliser les moyens des sociétés pour des œuvres où il aura le dernier mot.


Seconde partie du dossier
 
Publié le 15/02/2006 par Yannick Gallepie




Newsletter | Webmaster | Aide | Publicité/Contacts

Réseau PRESSELITE : JeuxFrance | Cinema-France | EnregistrerSous | PokémonFrance

Partenaires : Achat en ligne | Ensembles Home Cinema | Netvibes



CINEMA-FRANCE.COM V 1, Magazine du Cinéma, des DVD et des Séries TV. Copyright © 2005-2008 CINEMA-FRANCE.COM, toute copie intégrale ou partielle est interdite. Les images sont Copyright © par leurs propriétaires. CINEMA-FRANCE.COM est édité par la société PRESSELITE.