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Dossier : Etrange Festival Lyon (2) |
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Suite et fin de l'Etrange Festival, qui s'est achevé en présence des réalisateurs Joël Séria et Jean Rollin.
Comme la veille, cette ultime journée s'est ouverte avec une séance jeunesse une fois encore consacrée au cinéaste tchèque Karel Zeman. Dernier film de l'auteur, Le sortilège des trois lutins, datant de 1980, délaisse cette fois-ci le mélange de prises de vues réelles et de divers types d'animations pour livrer un véritable dessin animé. Bien entendu, la forme de l'ensemble conserve la touche Zeman, par la superposition de divers aplats constituant l'image, toujours avec ce style légèrement crayonné. A la manière d'un conte, on y suit Jeannot, un jeune berger accompagné depuis son enfance de trois lutins comme autant de parcelles de sa conscience, dans une quête initiatique qui le mènera à trouver l'amour. Comme dans Le dirigeable volé, le réalisateur ne se prive pas d'aborder des thèmes adultes dans un récit à priori destiné aux plus jeunes. Sont ainsi évoqués le sacrifice nécessaire pour l'accession au bonheur, la douleur de vivre, la corruption de l'innocence et toujours la lâcheté et l'avarice des Hommes. L'un des thèmes principal est alors la dichotomie entre le Bien et le Mal, et les choix de vie qui en découlent, par l'intermédiaire de deux des lutins, le troisième ayant étrangement peu d'influence, n'étant que le symbole de la naïveté et de la candeur du personnage. Une nouvelle fois s'érige le monde des adultes et sa petitesse d'esprit face à celui des enfants nourri d'innocence et d'imaginaire, par la métaphore opposant les contes guerriers du Moyen-âge et les contes pour enfants, comme une profession de foi.
Bien que l'ensemble demeure indéniablement suranné en termes de rythme ou d'humour, qui fait cependant parfaitement effet sur les plus jeunes, la magie de ce conte modérément sombre opère à merveille, en grande partie grâce à une partition enchanteresse de Karel Svoboda.
On se hâte à nouveau d'abandonner les enfants en forêt pour laisser place à une après-midi entière dédiée à la thématique Corruption. En premier lieu est projeté La lame infernale de Massimo Dellamano, film italien des années 70, 1974 plus précisément, aux confins de divers genres en vogue à l'époque.
Sur fond de giallo (équivalent transalpin du slasher), un homme masqué fera plusieurs victimes dont la première est une adolescente retrouvée nue pendant au bout d'une corde ; le film s'oriente vers le film policier lorsque l'on suivra l'enquête mettant à jour un réseau de prostitution adolescente, avant de tourner à la charge politique au moment où l'affaire touche les hautes sphères. Autant le dire tout de suite, le film considéré comme un incontournable de la période ne s'affranchira jamais d'un scénario aux carences flagrantes. L'intrigue policière progresse ainsi de façon plus qu'approximative et génère une très forte impression de déjà-vu malgré l'intérêt que suscitent toujours les histoires de prostitutions d'adolescentes innocentes et de corruptions bourgeoises. L'excuse du poids des années ne peut justifier cette faiblesse, tant le genre policier avait déjà fait preuve d'exigence à l'époque. Par ailleurs, le sous-texte, intéressant au demeurant, sur la presse et son pouvoir grandissant, peine à être pertinent par son traitement "par-dessus la jambe" et sa représentation manichéenne des journalistes sous formes de charognards.
Même les apparats du film italien ne suffiront pas à compenser ce manque d'intérêt naissant, qu'il s'agisse du scope de Massimo Dellamano et de ses quelques inspirations graphiques, du score réputé de Stelvio Cipriani, ou du charme rétro-kitsch des seventies et de son inspecteur au look de play-boy de pacotille. La lame infernale ne parvient pas non plus à faire office de plaisir coupable, et ne se révèle finalement qu'être un banal produit d'exploitation, de loin le film le plus faible de la manifestation.
Le film suivant, toujours selon cette thématique de la corruption de l'innocence, est autrement intéressant. Un petit accident cinématographique comme l'histoire du médium en compte beaucoup, même dans notre contrée, Mais ne nous délivrez pas du mal de Joël Séria. Anne et Lore sont deux adolescentes de 17 ans aux allures de femmes enfants. Eduquées dans un lycée catholique, elles décident de rejeter les préceptes enseignés et promettre de faire le mal et de se vouer à Satan. Commence alors un été comme nul autre.
Sans être un chef-d'œuvre indéboulonnable, ce premier film du réalisateur possède ce jusqu'au boutisme, cette force inhérente à certains premiers essais en faisant une véritable perle noire. Tourné à une époque où la morale chrétienne était plus que présente, une interdiction de sortie de neuf mois ne tarda pas à le frapper, bien que sélectionné au Festival de Cannes en 1971. De nos jours, le souffre de l'époque est bien entendu retombé, le rigorisme catholique ayant heureusement périclité. Il n'est donc plus le brûlot qu'il fut un temps mais reste une œuvre vénéneuse, au romantisme des plus noirs, gorgée de pulsions morbides et érotiques.
Dans la tradition du cinéma français, Mais ne nous délivrez pas du mal se pose avant tout comme un pur film d'auteur, tant la substance prend forme initialement dans les actes et les textes. Joël Séria capte alors au mieux, avec le peu de moyen à sa disposition, l'essence du script par une mise en scène classique, sans coup de génie extravagant, mais toujours avec justesse. L'occasion de souligner ce particularisme hexagonal peu enclin aux épanchements graphiques, à une époque où le cinéma de genre tentait aussi bien de dynamiter le fond, mais aussi et surtout la forme, que ce soit aux Etats-Unis (avec Martin Scorsese, par exemple) ou au Japon avec les grands formalistes que sont Nagisa Oshima, Seijun Suzuki ou Kinji Fukasaku. D'autant plus que le film aurait pu profiter de ces élans dans son incroyable final, quelque peu amoindri par un manque de moyens, entrainant une forme déficiente, pour un impact émotionnel ainsi amoindri.
Cependant, le plaisir n'en est que peu gâché tant le cinéaste fait preuve d'audace dans ses propos, ne reculant jamais devant la transgression, en poussant insidieusement ces deux héroïnes à semer le Mal en toute innocence. De là vient le trouble majeur, de ces deux jolies brins de filles machiavéliques et de la dichotomie entre l'idée que l'on s'en fait et les actes qu'elles perpétuent, mais également de la manière dont elles les effectuent. Le film doit alors beaucoup à ses interprètes, à la brune Jeanne Goupil en particulier, initiatrice de cette hydre à deux têtes qu'elle forme avec la blonde Catherine Wagener. Elles resteront dès lors gravées à jamais comme ces deux diablotines candides et érotiques dans la rétine du spectateur.
Dommage alors que Jeanne Goupil ne puisse avoir pris part à la rencontre suivant la projection, retenue sur le tournage de la saga de l'été de France 3, comme le symbole d'une époque révolue. En revanche, son instigateur Joël Séria était bien présent pour évoquer cette première œuvre expiatrice qui lui tient encore beaucoup à cœur. C'est en effet son histoire et sa relation au catholicisme qu'il retranscrit à travers ce film. Ne souhaitant pas verser dans la pure autobiographie, il a ainsi choisi de transposer l'action via deux jeunes filles pour deux raisons. La première était sa fascination pour ce fait divers parvenu en 1954, à Christchurch, en Nouvelle Zélande ; le meurtre perpétré par deux adolescentes sur la mère de l'une d'entre elles, et son incrédulité qu'une jeune fille d'une telle beauté puisse commettre un tel acte, le poussant à conserver sa photo découpée dans le journal dans son portefeuille. C'est d'ailleurs ce même fait divers que Peter Jackson a adapté dans Créatures Célestes. La seconde raison de son choix est son plaisir non dissimulé de filmer deux jolies jeunes plutôt que deux hommes. Et joie lui en a été faite, avec la découverte de la magnifique Jeanne Goupil, dont c'est le premier rôle, découverte grâce à une connaissance commune alors que ce n'était à priori pas sa vocation.
Ayant changé de registre avec ce premier film torturé pour œuvrer dans la comédie, et notamment de manière récurrente avec Jean-Pierre Marielle, Joël Séria n'a cependant plus tourné depuis 1987, victime de la redistribution des cartes en termes de productions, emmenant un certain assagissement. Ecrit et tourné de manière totalement libre et en indépendant, donc avec un très petit budget avec une équipe et des acteurs bénévoles, Mais ne nous ne délivrez pas du mal ne trouva un distributeur que grâce à son aura subversive, à une époque où le cinéaste œuvrait en toute candeur. Il a pu continuer selon cette ligne de conduite un certain temps, finalisant ses scénarios avant de trouver un producteur sans jamais faire de films de commandes, jusqu'à ce que la télévision intervienne dans le financement. Il estime ainsi que la télévision et le cinéma sont coupables de la situation actuelle par leur alliance, la première nécessitant des programmes à moindre coût tandis que le second avait besoin de liquidités. Sans trop de passéisme, à l'inverse de certains spectateurs dans la salle, il admet avoir fait partie d'un « âge d'or » où il était beaucoup plus facile de réaliser un film et où, surtout, tous les tabous restaient à briser, qu'il compare à notre temps où tout semble avoir déjà était fait ou dit, où l'on ne s'étonne plus réellement de rien, comme blasés ; une époque où l'artisan qu'il se considère être pouvait mener son ouvrage jusqu'au bout, coûte que coûte.
Pas le temps pour les regrets et gardons les yeux rivés sur l'horizon, avec le résultat du concours de court-métrage, organisé à l'occasion de cette première édition, en préambule au film de clôture, La nuit des horloges. Durant ces cinq jours ont ainsi été présenté 8 court-métrages, en plus de trois hors-compétition qui étaient Metal Brutal de Stan & Vince, Bagman et Staplerfahrer Klaus. Les festivaliers ont donc pu découvrir :
- Musicothéraphie (2007) de Clément Picon, sympathique film d'animation musicale et gore.
- De l'amort (2006) de Johanna Vaude, un film expérimental se nourrissant des figures du genre horrifique, pas réellement abouti.
- Bloody Current Exchange (2007) de Romain Basset, régional de l'étape, rencontre entre une Escort serial killer et un vampire (Philippe Nahon) pour un trip esthétique à l'histoire des plus obscures.
- Lisa (2007) de Lorenzo recio, histoire surréaliste d'une enfant confrontée à la mort de son père, avec des cadres magnifiques et un très beau noir et blanc.
- Berni's Doll (2007) de Yann Youvette, film d'animation satirique suivant Berni, employé de conditionnement qui va voir sa rentabilité augmenter au fur et à mesure qu'il confectionnera sa poupée érotique.
- SNIP (2007) de Julien Zenier, émule de Nacho Cerdà, figurant un homme se filmant en train de se dépecer lui-même.
- Pervsan (2007) d'Allan Tirloy, voyant un agent d'entretien obsédé sexuel combattre son patron, tout aussi obsédé, dans les toilettes de l'entreprise.
- Le devoir (2007), de Ariane Lippens, histoire peu originale d'extraterrestre étudiant le comportement humain à travers des cobayes utilisés comme des souris.
And the winner is… Berni's Doll. Indéniablement, le film le plus abouti et qui avait également pour lui, en plus de ses qualités intrinsèques, le fait d'être un film d'animation programmé à la séance du samedi soir. Il faudra tout de même garder un œil sur les futurs travaux de Lorenzo Recio, dont le Lisa comporte des qualités esthétiques et de ton remarquables, même si l'univers étrange vire un peu à l'abscond.
Après ce regard vers le futur, il est désormais temps de clôturer le festival en rendant honneur à l'une des figures emblématique du cinéma bis français, Jean Rollin, à qui l'on doit des œuvres telles Fascination, Les lèvres de sang ou Les raisins de la mort, venu présenter son film somme La nuit des horloges, dont voici la critique.
L'occasion pour le cinéaste de converser avec le public venu à sa rencontre et ainsi d'évoquer une carrière longue de cinquante années. Ses premiers pas derrière la caméra pour le compte d'un producteur américain dont le seul attrait était la présence de femme nue dans le film afin de pouvoir le vendre plus facilement. Ce qui permet au jeune cinéaste de marier ses influences, des films de monstres d'Universal au cinéma surréaliste, parmi lequel œuvre l'un des ses deux maitres à penser, Luis Buñuel, le second étant Georges Franju. De là nait son attrait pour la figure érotique du vampire, esthétiquement plus agréable qu'un loup-garou ou le monstre de Frankenstein, lui offrant la possibilité de filmer des femmes dévêtues avec le même entrain que Joël Séria, et de mettre en place une poésie surréaliste qu'il lui est chère, en faisant apparaitre ses figures comme dans les toiles de Dali.
La nuit des horloges : Parcourant sa filmographie, ses gouts et ses influences. Le metteur en scène évoque son premier film dont les bobines ont été perdues par le studio de développement, qu'il avait écrit avec Marguerite Duras, encore inconnue alors. Mais aussi les récurrences qu'il s'amuse à parsemer dans sa filmographie, de la rose enfer aux horloges en passant par la plage de son enfance ou cette maxime de Gaston Leroux que se sont accaparés les surréalistes, Le presbytère n'a rien perdu de son charme, ni le jardin de son éclat. Il revient sur son amour de la série B et des chefs-d'œuvres ayant parcouru ce sous-genre comme Thriller et son héroïne vengeresse borgne, Elle s'appelait Scorpion, film de prison japonais de 1972, ou encore Quarante tueurs de Samuel Fuller ; s'accordant avec Joël Séria sur le déclin du film de genre et d'exploitation sous leur ancienne forme, lui dont les œuvres étaient distribuées en province et qui peine aujourd'hui pour produire et sortir son film rien que sur Paris. Il avoue également ne pas du tout se retrouver dans le cinéma d'horreur gore décérébré actuel, ou dans le cinéma d'un Dario Argento, lui préférant la suggestion propre à Les autres d'Alejandro Amenabar, par exemple. Il ne se voile pas non plus la face quand à la gentille moquerie dont font l'objet ses films, et en fait son parti, lui qui est bien conscient que sans les ventes à l'étranger de ses longs-métrages, davantage pour les vampires et les femmes nues que pour les qualités de l'œuvre, il aurait dû arrêter il y a bien longtemps de cela …
La production de son dernier film n'a pas non plus été de tout repos. Conçu comme son film testament puisqu'il était malade, elle a ainsi durée trois ans avec des périodes de tournage espacées de plusieurs semaines par manque de moyen ; et de nombreux autres problèmes comme de devoir changer de lieu de tournage à trois jours du début des prises de vues, ou encore la malédiction qui a frappé de nombreux lieux de son enfance où il avait situé l'action, qui se retrouvaient démolis peu avant de demander les autorisations. Mais le monsieur étant dorénavant rétabli, il espère bien remettre la main à la pate…
Le viol du Vampire
Ainsi s'achève cette première édition lyonnaise de l'Etrange Festival, au bilan des plus positifs. Premier essai oblige, tout est loin d'être parfait, n'ayant pas encore le poids de ses glorieux ainés. Certains des films programmés étaient ainsi des transfuges directes de la dernière édition strasbourgeoise (Teeth, Elmer, le remue méninges, Llik your idols). Et le choix des films faisant partie de la thématique mériterait d'être un peu affiné pour vraiment creuser cette dernière, plutôt que de s'y rapporter parfois vaguement, même si l'on imagine qu'à moitié la difficulté de trouver les copies de ce genre d'œuvres oubliées. Mais pour la séance jeunesse, pour celle dédiée aux adultes, pour la découverte que fut Jours tranquilles à Clichy, pour une soirée rigolo-trash bon enfant, pour Braindead, pour les présences de Joël Séria et Jean Rollin … pour tout ça et pour tous les efforts consentis par ZoneBis, pour leur amour du genre, encore bravo. Et, on l'espère, à l'année prochaine et aux suivantes.
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Publié
le 02/04/2008 par Steve Gallepie
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