On l'a longtemps décrit comme mort, pourtant la sortie ces jours-ci de 3h10 pour Yuma tend à démontrer que le western est loin d'avoir tiré ses dernières cartouches. Petit tour d'horizon du nouveau western.
1969 ; sous les traits de
Charles Bronson, un cowboy solitaire nommé Harmonica se retire au loin, laissant une vallée sauvage à des ouvriers venus poser les rails d'un chemin de fer sur le point de rejoindre les deux côtes des Etats-Unis. La même année une bande de desperados emmené par
William Holden, accomplissaient leur dernier baroud d'honneur, dans une fusillade sanglante et homérique au cours de laquelle ils trouvèrent tous la mort. C'était
Il était une fois dans l'ouest et
La Horde Sauvage, deux classiques du cinéma prédisant la fin d'un genre : le western.
Les années 60 : début de la déchéance
Car à cette époque on ne peut pas dire que le genre soit au meilleur de sa forme et l'arrivée progressive de la télévision dans les foyers américains durant les années 50 n'est pas innocente à l'affaire. Le petit écran s'étant logiquement emparé du genre fédérateur, indissociable de l'Amérique, les séries mettant en scène cowboys, indiens, bagarres dans les saloons, braquages de banques et duels au soleil pullulent. Les
Maverick,
Bonanza,
Have Gun – Will Travel, et autres
Au nom de la loi commencent alors tout doucement mais sûrement à faire déserter les salles obscures d'un public se demandant pourquoi il devrait se déplacer au cinéma quand il peut avoir le même genre de programme chez lui. De plus, la piètre qualité de bon nombre de ces séries - faisant ressortir tous les clichés du genre - a tôt fait de le ridiculiser aux yeux des spectateurs. Dès lors, on peut aisément comprendre le désintérêt progressif général pour les œuvres de
John Ford,
Anthony Mann,
Howard Hawks,
Edward Dmytryk … En dépit des avis de tempêtes s'annonçant, des œuvres telles que
Rio Bravo ou encore
Les sept Mercenaires continuent d'attirer du monde.
On pouvait légitimement penser que l'arrivée impromptue du western spaghetti en 1964 avec
Pour une poignée de dollars de
Sergio Leone, véritable bouleversement du paysage cinématographique, allait relancer la machine, au bout du compte il n'a fait que retarder un peu plus l'échéance. En 1973, le même
Leone prédira sa décadence (dans
Mon Nom est personne de
Tonino Valérii), étant donné que mis à part une poignée de grands titres, l'exploitation du filon tourne désespérément en rond, amenant ainsi une émergence de westerns parodiques, notamment les pitreries de
Terence Hill et
Bud Spencer (la série des
Trinita et consorts …) responsables un peu plus d'un nivellement par le bas de ce cinéma. Oui, le temps où la foule se rendait en trombe voir
John Wayne chasser l'indien est révolu et la décennie suivante sera celle du chant du cygne.
Les années 70 : fin crépusculaire
S'éteignant à petit feux, le western aborde une autre couleur, celle du deuil. D'ailleurs
Clint Eastwood n'hésitera pas à donner un aspect fantomatique à son
Homme des hautes plaines (dont il signera une variation en 1985 avec
Pale Rider), semble-t-il revenu de l'au-delà à des fins vindicatives. Suit alors toute une série d'œuvres yankees crépusculaires, emportées par un cynisme découlant de son homologue italien et d'une ambivalence déjà présente chez des auteurs tel que
Robert Aldrich avec son
Vera Cruz, où le personnage à l'âme noire campé par
Burt Lancaster abordait un sourire blanchâtre des plus séduisants. A cela s'ajoute une violence visuelle brutale apportée par le cinéma de
Peckinpah, reflets des troubles d'un pays connaissant une période historique ombragée (guerre du Viêtnam, l'affaire du Watergate…). C'est le temps des désillusions, celle de citoyens qui ne croient plus en les hommes qui dirigent. Cela explique sans doute pourquoi, à sa sortie,
Butch Cassidy et le Kid est sollicité par le public voyant dans cette histoire de deux bandits traqués par les autorités, obligés de s'exiler en Amérique du Sud, un message de protestation envers le gouvernement qui appelait les jeunes du pays à aller mourir à des milliers de kilomètres de chez eux. Et au bout du compte peu importe si l'esprit contestataire de l'œuvre n'était pas du tout dans celui de son réalisateur
George Roy Hill, il reste la désillusion envers un capitalisme se forcissant et broyant les plus faibles ou ceux qui ne se plient pas à ses règles au profit des plus forts. Dénonciation qu'on retrouve en filigrane dans
Missouri Breaks,
Pat Garret et Billy the Kid,
Josey Wales, hors la loi …, en compléments des thématiques abordées par chacun des films cités précédemment.
De ce mouvement général de protestation nait l'idée d'un retour de l'homme à la nature, pensée reprise dans le
Jeremiah Johnson de
Sydney Pollack. Le cinéma américain change (c'est l'ère du Nouvel Hollywood), témoin d'une société en plein bouleversement, et les mentalités évoluent : dans cette mouvance, l'image de l'indien ou native american - jusque là représenté de la manière la plus caricaturale qui soit - change vigoureusement. Faisant écho au
Cheyennes de
Ford, des films de l'acabit de
Un homme nommé cheval d'
Elliot Silverstein et de
Little Big Man d'
Arthur Penn rendent enfin justice (et ce bien avant
Danse avec les loups) a un peuple (ou plutôt des peuples) opprimé et volontairement oublié de l'histoire officielle. L'indien n'y est plus un sauvage (c'est l'homme blanc) et accède enfin au statut d'être humain. Les années 70 auront donc vu les derniers et étonnants soubresauts d'un genre qui se sait en fin de course et qui n'attend plus que le coup de grâce.
Les années 80-90 : tentatives de réhabilitation
Et celui-ci sera porté en 1980 par l'ambitieux
La porte du paradis. Pourtant tout était mis en œuvre pour que cette fresque fleuve rencontre son public : un budget pharaonique, un récit ambitieux relatant toute une page de l'histoire américaine, un casting prestigieux dirigé par le nouvel metteur en scène vedette du moment
Michael Cimino, boosté par le triomphe rencontré par son
Voyage au bout de l'enfer deux ans plus tôt. Mais l'histoire en a décidé autrement et le film va connaître un échec commercial retentissant, l'un des plus énormes jamais vu (1,5 millions de recette pour un budget de 44 millions de dollars !), doublé d'un total flop critique. Conséquences : le film est amputées d'une heure, United Artist, le studio ayant produit le projet - qualifié de maudit - est obligé de mettre la clé sous la porte, la carrière prometteuse de
Cimino est balayée d'un coup de vent (il ne s'en relèvera presque jamais) et les majors ne voudront plus, pendant plusieurs années, entendre parler de western quel qu'il soit.
Quelques résurgences viennent s'opposer à cet état de fait :
Silverado,
Young Guns 1 & 2… de sympathiques incursions mais qui n'imbriquent aucunement sur un véritable renouveau. Doit-on alors en conclure que le western est à ce moment-là définitivement mort ? L'affirmation est de mise quand on voit que dans le cœur des gens, western est synonyme de figure archaïque. Dans
Mondwest de
Michael Crichton le monde des cow-boys ne sert-il pas de décors artificiels pour un parc d'attraction futuriste où les robots prennent les traits d'icônes comme
Yul Brynner, condamnées à n'être que des automates, aux attitudes programmées ? Dans le troisième volet des
Retour vers le futur, l'adolescent Marty McFly ne va-t-il pas jouer les franc-tireurs de pacotilles dans un passé délicatement édulcoré ? En d'autres mots, en 80 le western se présente comme un tour de grand huit : c'est rigolo, familial, on fait le plein de sensations et c'est sans danger.
Image qui va fort heureusement changer très vite. C'était sans compter sur les personnalités de
Kevin Costner et
Clint Eastwood, amoureux de la première heure du genre, qui au début de la décade suivante allaient lui rendre toute sa noblesse aux yeux des spectateurs et de la critique. Le premier avec
Danse avec les loups, pensum lyrique sur le génocide indien, et le second avec
Impitoyable, véritable pendant noir hérité des seventies explorant avec une touche de modernité la décrépitude des vieilles légendes de l'ouest américain qui ont à tout jamais forgé les fondements du pays. Au-delà de leurs qualités respectives et des succès en salle, en à peine deux ans d'écart les deux œuvres ont réussi l'exploit de décrocher l'Oscar du Meilleur Film. Le western redevient sérieux, à tel point qu'il peut enfin figurer à côté de grands classiques. Une petite révolution quand on constate qu'étonnamment aucuns de ses représentants jusqu'à ce jour, y compris ceux de l'âge d'or, n'avaient obtenus la statuette tant convoitée. Cela ne suffit pourtant pas à relancer une industrie, à part les classiques mineurs
Tombstone et
Wyatt Earp, le référentiel mais réjouissant
Mort ou Vif de
Sam Raimi …, l'aficionado a peu de chose à se mettre sous la dent. Sauf s'il est prêt à accepter dans ces frontières la fissuration nette des codes pour une approche expérimentale et mystique (
Dead Man de
Jim Jarmush ou plus tard
BlueBerry, l'expérience interdite de
Jan Kounen)… pas si sûr.
Le XXIème siècle : héritage et renouveau
A l'heure de l'internet, des téléphones portables, des armes de pointes… les chances que les nouvelles générations, adeptes des combats surréalistes d'un
Matrix, des courses-poursuites à bords des bolides customisés de
Fast and Furious … se passionnent pour des personnes se tirant dessus avec de vieilles pétoires ou se pourchassant à dos de canassons sont des plus minces. Néanmoins sans le savoir ou sans avoir pris le temps de réfléchir à la question ce jeune public et le moins jeune bouffe du western à longueur de journée (enfin presque) depuis trente ans : dès les années 70, bons nombres de cinéastes ayant été nourris durant leur enfance des chevauchées fantastiques, héroïques et sauvages du cinéma, il est tout à fait normal de retrouver ces influences dans leurs œuvres. Quasiment chaque film de
John Carpenter n'est-il pas un western ?
Outland de
Peter Hyams n'est-il pas un remake à peine déguisé de
Le Train sifflera trois fois de Frank Zimmemann ? Quand
Clint Eastwood, sous l'insigne de
L'inspecteur Harry réglait leur compte violemment à une bande de braqueurs de banque, ne le faisait-il pas à la manière d'un shérif défendant sa ville ? Et plus proche de nous, le duel à l'arme à feu entre Néo et l'Agent Smith dans le métro lors du final du premier
Matrix n'a-t-il pas des accents westernien ? Le titre
Il était une fois au Mexique ne fait-il pas référence au chef-d'œuvre de
Leone ? L'image de
Viggo Mortensen tenant un fusil sur le pallier de sa maison dans History of Violence de
David Cronenberg ne rappelle-t-elle pas celle du fermier essayant de protéger sa famille d'intrus venus profaner sa propriété ?... et les exemples de ce type sont multiples. Si beaucoup de ces œuvres n'en ont pas le nom elles portent indubitablement la marque du genre. Pourquoi ? Parce qu'il est tout simplement le genre originel précurseur de tous les autres qui ont suivis et en toute probabilité de ceux à venir, et que les éléments caractéristiques qui le composent sont éternels. Peu importe finalement le lieu et l'époque où se situe l'histoire, car il y aura toujours un méchant à arrêter et un héros pour secourir les plus faibles. Pas la peine de s'étonner donc quand dans
Total Western, un refuge rural pour jeunes délinquants des cités devient le théâtre de règlements de comptes façon Ok Corral, ou que
Takashi Miike signe avec
Sukagi Western Django (remake du
Django de
Sergio Corbucci) un western spaghetti dans le Japon médiéval, en langue anglaise et dans lequel le colt est aussi vite dégainé que le katana.
Le XXème siècle est celui du recyclage, du mixage d'éléments disparates… Malgré tout, le classicisme demeure. Les gardiens du temple sont toujours là afin de préserver intacts les paysages naturels de l'Ouest,
Open Range de
Kevin Costner,
Les Disparues de
Ron Howard,
Chevauchée avec le diable d'
Ang Lee et dernièrement
3h10 pour Yuma de
James Mangold tendent à le prouver : Old West is Forever. Dernièrement, certains cinéastes ont utilisé l'iconographie et l'imagerie du western afin de souligner leurs propos. C'est le cas de
Stephen Frears dans
Hi-Lo Country (d'après un scénario longtemps désiré par
Sam Peckinpah), de
Billy Bob Thornton dans sa deuxième réalisation
De si jolis chevaux et récemment
Ang Lee dans
Le Secret de Brokeback Mountain,
Andrew Dominik dans son anti-western L'Assassinat de
Jesse James par le lâche Robert Ford, les frères
Coen dans leur
No Country for Old Men et
Paul Thomas Anderson dans
There Will Be Blood. Des drames, des épopées paraboliques d'une nation en proie aux changements, à la transformation des ses panoramas et au bouleversement des valeurs simples et des règles qui la régissaient. Ces films n'obéissent pas ou que succinctement aux codes du genre, ils se servent d'une période charnière de l'histoire américaine, parfois rêvée, idéalisée (l'éternel adage « c'était mieux avant », en quelque sorte) pour exprimer les inquiétudes de notre siècle, les craintes d'une humanité déboussolée (le 11 septembre 2001) qui ne sait plus où elle avance.
Le come-back du western ne s'arrête pas uniquement à la barrière du cinéma, il y a la télévision. Ce média qui autrefois a sonné le glas de son exploitation en salle tend aujourd'hui à devenir un terrain d'innovation. La série
Deadwood en est l'étendard : avec sa tonalité réaliste, sa reconstitution minutieuse, sa crudité et son refus catégorique de tomber dans le moindre stéréotype, la création de
David Milch a bouleversé l'image qu'on pouvait avoir du genre sur petit écran ; il était temps, diront certains. Un résultat réjouissant probablement à l'origine de la mise en chantier de la prestigieuse minisérie produite par
Spielberg,
Into the west, sur la question indienne. Cependant attention, la tendance peut aussi s'inverser :
Deadwood ayant été stoppé au bout de trois saisons par manque d'audience, cela tant à démontrer à nouveau que le très grand public ne porte qu'un maigre intérêt à son histoire fondatrice. Comme quoi, le western a beau faire plusieurs retours, il demeure et restera un genre à l'image de son pays : en perpétuelle conquête.
S'il est évident qu'il n'a jamais retrouvé sa gloire d'antan, que ce soit en matière de production ou de succès, le western n'a jamais complètement disparu des écrans. Sachant toujours revenir à la charge, embrassant les thématiques modernes, se faufilant discrètement dans d'autres genres qui ne sont pas le sien, il reste encore aujourd'hui une mine (inépuisable ?) de références, de figures dans lesquelles le cinéma ne se prive pas de piocher. Plutôt que de disparition, il faudrait parler d'évolution.