Le maître Cronenberg, grand explorateur de la chair, de ses tourments et de son horreur, revient avec un thriller mettant en scène sa nouvelle muse… Viggo Mortensen ! Retour sur une carrière riche et passionnante.
Du sang dans l'underground canadien
Celui que l'on appelle désormais le Baron du Sang, et qui a sa place parmi les plus hautes sphères du Panthéon du cinéma d'horreur, a commencé comme beaucoup de monde par naître dans l'indifférence générale, en 1943, dans la belle ville de Toronto. Fils d'une pianiste et d'un journaliste écrivain,
David Cronenberg montre très tôt un penchant pour l'écriture, et rédige plusieurs nouvelles. Diplômé en littérature par l'Université de Toronto, le jeune homme change pourtant d'orientation, et se lance dans le cinéma. Ses influences sont d'abord attachées à la scène expérimentale new-yorkaise de l'époque, et c'est tout naturellement que l'apprenti-cinéaste fait ses premières armes dans l'univers underground de Toronto. Il réalise bientôt ses trois premiers courts-métrages (Transfer en 1966,
From the Drain en 1967 et
Stereo en 1969), œuvres sombres et bizarroïdes, qui l'amèneront bientôt à auto-produire son premier long-métrage :
Crimes of the future. Si le métrage est désormais difficilement trouvable (il était offert en supplément d'une édition minable de
Fast Compagny en 2004 et seulement en zone 1), on est en droit de trouver dans le synopsis les prémices de toute une œuvre, avec cet homme confronté à des maladies de peaux infectieuses et hautement contagieuses apparues sur les riches patientes d'un Institut huppé. Pour qui connaît la filmographie du maître, difficile de ne pas retrouver les grandes lignes de
Chromosome 3, mais aussi et surtout les futures thématiques de toute une carrière consacrée à l'exploration de la chair dans à travers sa monstruosité, et le corps comme terrain d'expérimentations.
Mais les grandes heures ne sont pas encore arrivées pour
David Cronenberg, qui va enchaîner les commandes pour la télévision canadienne au tout début des années 70. Tout cela prend cependant fin en 1975, lorsque le jeune cinéaste lance un pavé dans la marre. Avec
Frissons, film d'horreur glauquissime sur fond de tortures sexuelles produit pour 179 000 malheureux dollars canadiens,
David Cronenberg provoque l'effroi de la critique. Mais la présence au casting de l'icône
Barbara Steele, la force et l'originalité du film assurent d'ores-et-déjà une réputation flatteuse au réalisateur, qui devient vite culte. Son nom commence à circuler, lorsqu'en 1977 sort
Rage, avec l'actrice porno
Marilyn Chambers. Bis-repetita : du sang, du sexe, des mutilations, et une critique scandalisée. Trop tard,
David Cronenberg est désormais culte. Après s'être perdu dans le film de commande avec
Fast Compagny, film de bagnoles hautement inintéressant, le canadien assoit définitivement son nouveau statut avec
Chromosome 3. Nous sommes en 1979, la gloire est toute proche.
Un frère d'armes
Passons sur le titre français stupide.
Chromosome 3,
The Brood (« La Progéniture ») en VO, est le tout premier chef-d'œuvre de
David Cronenberg. Là encore, on retrouve les thèmes qui sont déjà familiers au cinéaste. On y voit un psychiatre qui a développé une méthode de traitement radicale : la destruction de vos souffrances par leur matérialisation sous forme de tumeurs plus ou moins ragoûtantes sur votre peau. Efficace à première vue - du moins si l'on considère que se voir couvrir de bubons purulents en évoquant de mauvais souvenirs d'enfance soit un progrès – le traitement révèle bientôt des effets secondaires meurtrier. Les thèmes sont cette fois arrivés à maturité, et le cinéaste désormais maître de son talent parvient à exprimer tout son univers par une imagerie puissante. Difficile en effet d'oublier la mère de la « progéniture » dévoilant son terrible secret. De plus, pour la première fois, le cinéaste a pu s'entourer d'acteurs professionnels – et la qualité du métrage s'en ressent – mais surtout,
David Cronenberg vient de trouver son double, un frère de cinéma.
Ce frère, c'est
Howard Shore. Originaire lui aussi de Toronto, le futur grand compositeur n'avait alors signé que pour quelques épisodes du Saturday Night Live américain et un polar canadien oublié depuis. Il connaît et aime le travail de son compatriote, mais n'a aucun contact avec lui. C'est donc avec une joie immense, et aussi une très grande surprise, qu'il reçoit la proposition de mettre en musique le futur
Chromosome 3. La symbiose entre les accords tortueux du musicien et les ambiances poisseuses du cinéaste est totale, évidente même : les deux hommes ne se quitteront plus.
Le succès et la reconnaissance
Les années 80 seront pavées de gloire pour
David Cronenberg. En 1981 sort Scanners, futur classique, qui offre un nouveau plan culte dans la carrière du canadien avec l'explosion du crâne d'un télépathe malchanceux. Pour la première fois, l'ex-trublion indie goûte au succès public.
Scanners rapporte plus de 14 millions de $ aux Etats-Unis, alors qu'il n'en a coûté que 3,5.
David Cronenberg dérange mais fascine. Deux ans plus tard, il donne avec Videodrome une réflexion éprouvante sur le pouvoir des médias, tout en se payant son premier casting de stars avec
James Woods et
Deborah Harry (chanteuse du groupe Blondie). Il ne réitère pas le succès de Scanners, mais se permet le luxe de refuser la réalisation de
Star wars : Episode VI - Le Retour du Jedi, pour mieux s'atteler à l'adaptation d'un roman de
Stephen King :
Dead zone, pour lequel il fait la seule et unique infidélité à
Howard Shore à ce jour. Le film coûte 10 millions et en rapporte le double, et consacre enfin le réalisateur aux yeux de la critique.
La consécration vient 3 ans plus tard, grâce à un insecte répugnant. Pas étonnant pour un homme qui prétend s'identifier aux parasites ! En 1986,
David Cronenberg signe l'un de ses plus grands chefs-d'œuvre :
La Mouche, remake d'un classique 50's avec
Vincent Price. Fascinant, intrigant, passionnant, fou, en un mot, génial, ce joyau est pour la canadien le signe de l'accession à une reconnaissance mondiale. Il est désormais un maître, et tout le monde en convient. Avec
La Mouche, le cinéaste fait preuve d'un talent que seuls des
Martin Scorsese ou des
Steven Spielberg peuvent revendiquer, celui de faire de films grand public des œuvres hautement personnelles et inséparables de leur auteur. Hollywood a compris et lui fait du pied : on lui propose coup sur coup la réalisation de
Top Gun,
RoboCop et
Total Recall, qu'il décline. Sa tête est ailleurs…
Exploration de nouveaux univers
Maintenant que ses galons de maître du film de genre lui sont acquis,
David Cronenberg cherche à faire ses preuves avec un cinéma totalement hors des sentiers battus, quitte à se mettre à dos son public. En 1988, le cinéaste déstabilise une première fois ses spectateurs avec
Faux-Semblants, film d'auteur au sens traditionnel du terme, acclamé par la critique. Cette histoire de relation fusionnelle entre deux frères jumeaux (
Jeremy Irons) semble en effet bien loin des préoccupations de l'auteur de
Chromosome 3. Et pourtant, c'est bien au même réalisateur que nous avons affaire. Un réalisateur mûr et plus adulte, qui est maintenant prêt à relever un défi de taille : porter à l'écran le cultissime, et a priori impossible à adapter
Festin nu, du non moins culte
William Burroughs. Evidemment, le résultat labyrinthique et cauchemardesque laisse perplexe une grande partie du public, mais la critique est conquise.
Après un passage en Chine avec l'oubliable
M. Butterfly (pour lequel on retrouve
Jeremy Irons),
David Cronenberg renoue en 1996 avec le parfum de scandale de ses débuts, avec ce qui reste à ce jour son film le plus controversé :
Crash. C'est un tollé général à Cannes, lorsque
Francis Ford Coppola, président du Jury, annonce la remise du Prix Spécial pour cette œuvre au parfum de souffre, dans lequel plusieurs personnages renouent avec leur vie sexuelle en provoquant des accidents de voiture. Le Cronenberg des débuts est de retour, et l'on retrouve à nouveau une réflexion sur le sexe, le corps mutilé et la machine. Une réflexion qui se poursuivra 3 ans plus tard dans
eXistenZ, qui signe le retour au film grand public du cinéaste, qui replonge également dans une réflexion sur les mondes virtuels et leurs frontières avec le monde réel. Hélas, le casting de stars (
Jude Law,
Jennifer Jason Leigh, Ian Holm,
Willem Dafoe,
Sarah Polley) n'attire pas les foules, et les fans de la première heure boude un film jugé trop consensuel pour son auteur.
Les années 2000 verront
David Cronenberg revenir à la compétition cannoise avec
Spider, thriller étrange avec
Ralph Fiennes, très maîtrisé mais bien loin des hauteurs auxquelles nous avait habitué le cinéaste. Celui-ci semble alors se trouver sur une pente descendante, mais le miracle attend au détour du chemin…
La muse Mortensen
En 2005,
David Cronenberg adapte un graphic novel,
A History of Violence, et place
Viggo Mortensen, alors fraîchement sorti du
Seigneur des anneaux au cœur d'un thriller cru et violent. Cette fois, public et critique se réconcilient devant un film qui, sous couvert de divertissement, explore les troubles de l'identité et le basculement entre le Bien et le Mal. Cronenberg est manifestement en pleine forme, d'une forme éblouissante même. Et lorsqu'il annonce, presque immédiatement après la sortie de son film, la mise en chantier de son nouveau projet,
Les Promesses de l'ombre, avec le même acteur principal, on croit comprendre. Le réalisateur semble – enfin – s'être trouvé une muse. Visage émacié, teint livide, yeux hallucinés,
Viggo Mortensen se donne dans le rôle de Tom Stall comme si sa vie en dépendait. Pas étonnant qu'il semble en si parfaite osmose dans l'univers du Baron sanglant, pas étonnant que ce dernier ne tarisse pas d'éloges sur lui. Pas étonnant non plus que leur collaboration se poursuive cette année, avec un thriller mafieux, premier film que le cinéaste a tourné entièrement hors de son Canada natal. Comme toujours, l'avenir nous le dira, mais il y a fort à parier que les deux hommes n'aient pas décidé d'en finir là…