Amalric est un grand malade.
Se nourrissant de références cinéphiliques, toutes génialement opportunes,
Arnaud Desplechin fait remonter à la surface de son film des psychologies fouillées. Une dizaine de chemins, encadrés dans des photographies distinctes, qui se croisent à Roubaix, au Nord-Pas-de-Calais. Ville où avaient déjà posé bagages les Vuillard de
Rois et Reines. Il dresse un état des lieux d'une densité rare, où chaque construction de plan, chaque séquence, même un simple élément de décor est capable de susciter le souvenir d'un film, d'un instant de cinéma qui lui est antérieur dans la très riche histoire du cinéma.
Un conte de Noël fait l'effet d'un iceberg, l'image en est la partie visible, elle permet au détour d'un petit quelque chose d'inexplicable de se figurer la montagne de travail qu'il y a au-dessous. La finesse du script, la constitution d'un réseau complexe de lignes alambiquées, entretenant toutes des relations entre elles. Quand
Rois et Reines s'étalait dans le temps et apparaissait comme un récit disloqué par la mise bout à bout de segments presque autosuffisants,
Un conte de Noël trouve par la dislocation de son récit en épisode une paradoxale continuité.
C'est pompeux ; un exemple pris dans une foule pléthorique : lorsqu'
Arnaud Desplechin opère un zoom avant sur la paupière gauche d'Henry, interprété par
Mathieu Amalric, il ne se l'imagine que parce que ce mouvement de caméra - si particulier et si difficile à maîtriser, allez demander à
Samuel Benchetrit, ses zooms ne servent qu'à rattraper des erreurs de cadrages – et fait correspondance avec le personnage de Jean-Dominique Bauby, déjà interprété par
Mathieu Amalric dans
Le Scaphandre et le Papillon. Souvenir, souvenir. Jean-Dominique Bauby est rédacteur en chef du magazine « elle », suite à un accident cardio-vasculaire, il se retrouve totalement paralysé à l'exception d'un organe, sa paupière gauche. Celle-là même filmée par
Arnaud Desplechin, ici. Jean-Do est solitaire, libertin au langage facile et déterminé (il écrira un livre avec la fameuse paupière lettre après lettre).
Des qualificatifs qui trouvent de nombreux échos dans ce
Conte de Noël. Mais là où le film se rapproche de la perfection, et c'est un exemple parmi d'autres – le passage de Sylvia (
Chiara Mastroianni) sous l'affiche de
Le Nouveau Monde par
Terrence Malick mériterait lui aussi son paragraphe – c'est quand ce mouvement de caméra révèle un sens nouveau, par la confrontation d'Henry avec le rédacteur en chef : Henry devient celui qui incarne la maladie, Henry est le malade, celui qu'il fallait bannir et que seul un autre malade pouvait faire revenir. Henry est à cloîtrer chez les fous. Il s'en est échappé dans
Rois et Reines, les Vuillard le subissent complètement aujourd'hui. Trop Tard ?
Il ne choisit de sauver par la greffe une mère qu'il refuse de reconnaître qu'avec l'espoir que cette greffe la tuera. C'est perfide, c'est malin et c'est osé. Oui, mais c'est un film à la politesse toute française, où tout se passe avec diplomatie et dignité :
Un conte de Noël est un conte façon «
Il était une fois », chapitré, avec de satisfaisantes ouvertures à l'iris. Esthétiquement parfait - les extérieurs hivernaux sont de toute beauté - le film reste une comédie, noire certes mais une comédie qui si elle ne ferait peut-être pas rire
Dany Boon, s'assume avec une pareille dose de légèreté.
Les plans sont riches et le cynisme salutaire. Henry, le banni a beau prendre sa vengeance, la même que Christian du choc
Festen de
Vintenberg, le Desplechin n'est plus étouffant pour un sou. Son personnage entrevoit sa remontée de Paris à Roubaix dans le but de jeter un pavé à l'édifice familiale construite par « ce con de capitaine et ce con de lieutenant », mais sans brutalité. Il pourra ainsi aller à la rencontre de ceux qu'il méprise autour d'une messe ou d'un bon vin de table.
On n'a pu vous parler de l'interprétation dans le détail, de la beauté des surimpressions, de ces intrigues croisées, de la division cellulaire, de l'essence du Conte, de la mixture musicale incroyable de ces redondances de figure avec le précédent d'
Arnaud Desplechin. Philosophie asiatique : entrevoir l'art comme la répétition, avec ses variations, mais nous n'avons plus de temps. Un Pavé bien difficile à esquiver aux Césars prochains. Scénario, mise en scène, réalisation, interprétation, lumière et bande-son ; le film est brillant. Cocorico.