Joaquin Phoenix évolue au cœur d'une New York nocturne et dangereuse dans la nouvelle œuvre de James Gray.
La Nuit nous appartient illustre parfaitement un paradoxe intéressant du cinéma américain de ces 2 ou 3 dernières années. D'un côté, une industrie de plus en plus high tech et désincarnée, qui semble persuadée que l'avenir de ses blockbusters se jouera sur les écrans de téléphone portable (et dire que pour certains, regarder
Le Seigneur des anneaux sur quelques cm² est un progrès…), et de l'autre, des artistes qui prennent peur, et freinent des quatre fers. Le résultat ? Une vague nostalgique impressionnante qui s'empare du tout Hollywood, où l'on ne parle ne parle plus que par références aux 70's et 80's, âge d'or de la créativité hollywoodienne. Le XXI° siècle est arrivé, et seul
Michael Bay semble s'en réjouir. Jugez plutôt, en cette seule année 2007, déjà trois films majeurs ont joué la c
arte du rétro :
Zodiac,
American Gangster, et le diptyque
Grindhouse, qui bien que situé dans une époque contemporaine, était un hommage clairement ancré dans une période révolue. En toute logique,
James Gray vient s'inscrire dans cette lignée.
Pour cette raison, et aussi parce que les hasards de la distribution française le font parvenir sur nos écrans juste après le film de
Ridley Scott,
La Nuit nous appartient fait énormément penser à l'excellent
American Gangster. On y retrouve la même ville, New York, mise à feu et à sang par et pour la drogue, la même police à bout de nerfs, le même sens de l'honneur dévoyé, les mêmes morts seringue dans le bras. Mais la comparaison s'arrête là. Car
James Gray a réellement tablé sur le polar « à l'ancienne », centré sur un personnage anti-héros qui aurait tout donné pour ne pas être mélé à ce qui lui arrive. Soit d'être déchiré entre une famille de flics de père en fils, et ses amis, trempés de près ou de très loin dans un juteux et meurtrier trafic de drogue.
Ici, il faudra d'abord regretter que le contexte (fin des années 80) ne soit absolument pas exploité. Passer un vieux tube de
David Bowie ne suffit pas à créer une ambiance, et l'on ne comprend pas vraiment les enjeux artistiques de la volonté « rétro » du réalisateur. Par ailleurs, et c'est là le plus embarrassant, la mise en scène de
James Gray est étrangement inégale. Alors que certains plans touchent au sublime (beau travail sur les ombres, superbes scènes nocturnes), d'autres frôlent l'amateurisme : on ne compte pas les perches dans le champ et autres reflets malencontreux, de même que certaines compositions hasardeuses (
Eva Mendes a bien un rôle décoratif, mais de là à la planquer derrière un abat-jour durant tout un dialogue…). Etonnant de la part d'un cinéaste qui avait montré tant de maîtrise dans sa précédente œuvre.
Cependant, il serait de mauvais goût de faire la fine bouche devant une œuvre sincère et de qualité. Car, si
La Nuit nous appartient souffre de la comparaison avec de récentes œuvres de plus gros calibre (
American Gangster donc, mais aussi
Les Promesses de l'ombre), qui rabaissent le film dans la hiérarchie du Cinéma avec un grand C, il n'en reste pas moins un très bon polar, nerveux et touchant, doublé d'une véritable déclaration d'amour d'un réalisateur à son acteur. Rarement
Joaquin Phoenix aura été filmé avec une telle ferveur - on pourrait dire adoration - par celui qui, après
The Yards, l'a attendu pendant près de 4 ans pour monter son film, refusant que tout autre ne prenne sa place. Et bien lui en a pris. Magnétique, l'acteur atteint cette fois le sommet de ce mélange de puissance et de fragilité qui le caractérise, et rend son jeu si unique et si fort. Le Bobby Green qu'il compose est à mettre au compte de ses plus grandes interprétations, directement à côté de Johnny Cash. C'est pour lui que l'on oublie la mise en scène peu aboutie de
James Gray, pour son regard désarmant que l'on souffre avec lui, et pour ses mains crispées par la rage que l'on se dit que si la nuit appartient à quelqu'un, c'est bien à lui. Pas tout à fait la grande œuvre que tout le monde attendait, mais le talent est là. L’interprétation hallucinante de Joaquin Phoenix écrase les défauts de mise en scène, et laisse la place à un film noir prenant et touchant.