Brad Pitt en légende fatiguée dans un western poétique : les derniers instants de Jesse James magnifiés par Andrew Dominik.
1881. Les célèbres frères James vivent sous des noms d'emprunt. Mais
Jesse James (
Brad Pitt) ne va pas bien : il est malade, paranoïaque, il a du mal à se contrôler. Ses plans ne fonctionnent pas. Pour le cambriolage d'une banque, James fait appel aux frères Ford, rencontrés lors d'une attaque de train. Robert (
Casey Affleck), le cadet en manque d'attention et de respect de la part des siens, est un grand admirateur du bandit. Début 1882, il passera un accord avec les autorités et tuera
Jesse James. Entre-temps, que s'est-il passé entre les deux hommes ? Comment ce jeune homme étrange, secret, a-t-il pu approcher James et le mettre en confiance ?
Deuxième film d'
Andrew Dominik après Chopper qui rencontra un bon succès critique et fit découvrir
Eric Bana dans le rôle d'un violent criminel,
L'Assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford est l'adaptation, écrite par le réalisateur, d'un roman homonyme de Ron Hanson. Ici, pas de cambriolage épique, de gang prêt à tout ; juste un homme,
Jesse James, qui se tient droit malgré la fatigue. En ne traitant que les derniers mois de la vie du légendaire bandit et non ses années de gloire médiatique due à ses cambriolages – qui auraient sans doute eu bien plus d'impact visuel – l'histoire dépeint finalement la figure solitaire d'un héros fatigué, sans parler pour autant de déchéance :
Jesse James s'enfonce dans une dépression et une paranoïa profonde tout en restant digne jusqu'au bout. Sans trancher réellement, le film nous propose la thèse d'une sorte de suicide organisé par
Jesse James, qui aurait finalement peut-être choisi de faciliter les choses pour son assassin.
Avec la confrontation entre la légende fatiguée et le fan invétéré, tout juste sorti de l'enfance et donc encore plein de l'admiration naïve pour les exploits sanglants des frères James, se pose la question du poids de la célébrité et donc de l'homme derrière la légende. Les frères James, alors qu'ils n'avaient jamais hésités à tuer lors de leurs attaques, étaient à l'époque rendus héroïques, comme des sortes de hors-la-loi romancés – version de l'histoire qui a perduré dans les adaptations cinématographiques de sa vie par la suite. Ici, pas de détour, on est prévenu dès le début : James a tué, en est fier ; il n'hésite pas à faire couler le sang. La fascination de Robert Ford pour son héros, d'inoffensive quoiqu'un peu trop lourde, devient rapidement dérangeante. Sous les traits du « lâche »,
Casey Affleck, sourire en coin et teint verdâtre, campe un futur traitre plus que convainquant tout en donnant à son personnage une profondeur non négligeable et en parvenant à tenir tête à
Brad Pitt, qui, disons-le franchement, mange carrément l'image ici. L'acteur a eu la coupe Volpi à Venise pour ce rôle ; on retrouve avec plaisir toute la force de son talent, qui recommençait à pointer avec
Babel et qui avait plus ou moins été mis entre parenthèse depuis
Fight Club en 1999.
L'Assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford est long ; 2h40 de vie tranquille, de voix off, pour finalement peu d'action. Si le film commence sur une attaque de train, le reste de l'histoire se déroule calmement, s'attardant sur les scènes familiales, sur les personnages secondaires pour en faire de vrais caractères et non les traditionnelles esquisses de compagnons d'armes. Si vous vous attendez aux duels bruyants et aux poursuites à cheval, passez votre chemin : ici, la mort vient sans bruit, par derrière, et seul le coup de feu se fait entendre. La musique de Nick Cave et Warren Ellis, qui avaient déjà travaillé ensemble pour le western australien The Proposition, sait se taire pour éviter le grandiloquent déplacé, ou prendre de l'ampleur pour habiter les paysages déserts.
Pourtant, cette longueur voulue – le réalisateur a reconnu avoir volontairement fait un film lent – ne se fait pas réellement sentir. La photo est magnifique : images contrastées de figures solitaires se découpant sur la neige, champs uniformes traversés lentement, les paysages prennent une importance propre. Chaque plan crie la solitude du héros passé. On se rapproche des anciens westerns, mais en plus calme, plus poétique, plus intérieur. Bien plus beau aussi. Certains films s'oublient dès la sortie de la salle ; celui-ci nous reste dans la tête, nous raccompagne. Avec son faux western mais sa vraie interrogation sur la célébrité, Andrew Dominik réalise un film fort, poétique, habité. Brad Pitt revient en grande force et campe un héros fatigué plus que convainquant, et le lâche Casey Affleck sait lui répondre.