|
Critique : Mikey et Nicky |
 |
|
L'histoire de deux voyous qui errent une nuit à Philadelphie…
Mikey et Nicky est une reprise du film d'Eliane May, sorti en 1976 sur nos écrans. Jouant exclusivement sur le duo John Cassavetes et son acteur fétiche Peter Falk (Columbo), le film dépeint l'errance de deux voyous, Mikey et Nicky, dans les rues sombres de Philadelphie. Amis de trente ans, ils tentent durant deux heures de se raccrocher à quelque chose, un soupçon d'espoir, tant la mort les guettent. En prenant comme cadre celui de la mafia, la réalisatrice pointe les faiblesses de la relation amicale qui peut parfois s'accompagner d'une profonde rivalité. Les protagonistes sont plongés dans une situation exceptionnelle où la mort de l'un des deux personnages est inévitable. Quelle peut alors être leur réaction face à celle-ci ? C'est la profondeur de la nature humaine que cherche ici à dévoiler Eliane May, l'instinct de survie d'un homme qui par tous les moyens cherchent à fuir la mort, sentant l'imminence d'un danger qui le menace; un autre qui pour sauver sa peau doit passer outre une amitié de trente ans, oublier ses sentiments et trahir l'homme qui le connaît le mieux.
Totalement axé sur la relation qui unit Mikey à Nicky, l'intérêt du film réside aussi dans la tension et l'oppression qui s'installe entre les deux personnages, chacun cherchant à cerner l'autre, ses souhaits et ses désirs. Le décalage avec la longueur de leur relation est paradoxal tant le manque de confiance réciproque qu'ils éprouvent l'un envers l'autre est marqué. Malgré l'intelligence d'Eliane May, qui joue un temps sur le suspense, nous obstruant la vérité avec délice, les doutes de Nicky transpercent l'écran. D'un autre côté, et malgré toute la bonne volonté de Mikey à tenter de sauver Nicky, ses coups de téléphones restent suspicieux, il s'efforce de le retenir, au bar comme au cinéma, mais la subtilité du jeu d'acteur de Peter Falk (de ce fait on oublie rapidement qu'il est aussi Columbo) fait que tout reste possible. A tout moment la situation peut basculer en faveur de Nicky. Les mouvements de caméras fugaces participent à cette magistrale perte de repère, l'exemple le plus frappant étant sans doute la séquence du cimetière où, cherchant la tombe de sa mère, Nicky se dispute avec Mikey sur le thème de la mort. Très ancré dans « la nouvelle vague » américaine, Eliane May poursuit le travail de John Cassavetes, évitant le traditionnel éclairage Low Key pour s'attacher à représenter l'action dans un réalisme pur, suivant les personnages en plan séquence et sans ajout d'éclairage : on ne voit quasiment rien, on ne distingue plus les corps pour finir par ne plus savoir à quel personnage correspond quelle réplique.
Le film puise aussi ses sources dans le théâtre, l'allusion à Broadway n'est pas anodine. Il se déroule presque en tant réel, relatant en deux heures ce qui pourrait se passer en une nuit, dans un seul quartier de la ville de Philadelphie. Les acteurs s'esclaffent, ils réagissent démesurément, et leur folie renforce le côté tragique de la situation. Ils sont au bord du gouffre, prêts à tout pour survivre, pour prouver à l'autre leur bonne volonté ; une feinte pour masquer la supercherie de rigueur dans un milieu mafieux où l'on ne peut finalement faire confiance qu'à soi-même. Représentation de l'Amérique des années 1970, dans laquelle la ségrégation est toujours d'actualité, cette course poursuite à distance prend aussi le temps de faire des pauses et de laisser aux acteurs quelque répit parmi tant de morceaux de bravoures…la séquence chez Nelly, une « pute gratuite » en est le parfait exemple. Dans son appartement Kitchissime, les deux compères savourent l'un après l'autre ce qui peut devenir leurs derniers instants de plaisir. A travers ce plan fixe, Eliane May fabrique une satyre de l'amour, génération post-hippie où les belles paroles prévalent sur les sentiments, tout cela stigmatisé par les déplacements des personnages ; une « séquence perle » qui se veut aussi très humoristique, comme le film dans son ensemble.
|
| |
|
Publié
le 08/07/2007 par Florent Boucheron
|
| Verdict |
Une réussite totale d’une point de vue de la mise en scène. Très théâtral, le film considère de nombreuses questions relatives à l’amour, à la haine, à la mort comme à l’amitié, bien aidé par des dialogues géniaux, un jeu d’acteurs subtil et un scénario qui se retourne sur lui-même pour notre plus grand plaisir. De l’action, du suspense, de l’humour et de l’émotion : cette reprise arrive à point nommé tant elle parait toujours autant d’actualité. |
8/10
|
|
|
|