Curtis Hanson filme des cartes de poker vues du dessus, du dessous, de côté… mais aurait-il oublié l’intrigue entre deux mises ?
Huck Cheever (
Eric Bana), joueur de poker façon « tête brulée », a quelques problèmes familiaux avec son père, joueur de renom mais à l’amour paternel frisant le zéro. Et en plus, Huck vient de rencontrer une jeune et jolie chanteuse (
Drew Barrymore) – sans grand talent mais quelque peu fleur bleue – mais a bien du mal à lui faire comprendre ce qu’il ressent pour elle. Il faut dire aussi qu’il a autre chose en tête : le World Poker Tour, tournoi mondial de poker, qu’il est bien décidé à gagner ; son adversaire le plus dangereux : son père (
Robert Duvall). Dans le jeu comme dans la vie, d’ailleurs, puisque Huck a quelques comptes à régler avec le vieil homme.
Encore un film qui mélange poker et vie sentimentale en faisant je ne sais trop quel parallèle entre les deux, diriez-vous. Eh bien … Oui. Hélas. Un instant, par égard pour
L.A. Confidential, on a espéré que
Lucky You, bien que n’échappant pas à certains poncifs, allait réussir à décoller, mais l’on déchante vite. Le film pose une question simple : les grands joueurs de poker bluffent pour gagner, alors qu’en est-il dans leur vie personnelle ? Réponse : ils n’en ont pas, et s’ils en ont, ils la ratent ; c’est du moins ce que nous dit
Curtis Hanson tout au long de
Lucky You, jusqu’à nous abattre sur la tête, après pas mal de longueurs, une morale plus que bateau et terriblement téléphonée.
Depuis 2003, le nombre de joueurs de poker a explosé grâce à internet, et le réalisateur a cru qu’il pourrait en faire un film intéressant. Et, au lieu de se concentrer sur l’aspect mythique et symbolique du poker que tout le monde connaît et comprend (et surtout qui aurait été amplement suffisant pour nous faire passer son message), il a préféré nous montrer pendant de très longues minutes des parties complètes ou presque. Certes, le décor est impeccable, l’ambiance très bien ressentie, mais … voir des gens poser des cartes l’air inspiré en attendant que le brasseur en retourne d’autres manque furieusement de suspense, et ce malgré les efforts de la réalisation pour nous faire croire qu’il y en a.
Essayant vainement de se rappeler les règles du jeu, le spectateur s’abîme dans la contemplation des cartes sur le tapis vert – c’est joliment montré – et finit par décrocher de l’intrigue, par ailleurs plus que faiblarde. Le dernier tiers du film, presque intégralement consacré à cette fameuse compétition, est terriblement vain. Dans l’idéal, l’affrontement sentimental entre le père et le fils aurait dû atteindre son paroxysme dans cette confrontation autour de la table de jeu ; en pratique, n’étant déjà pas particulièrement attaché à l’histoire et aux interactions entre les personnages sans grand relief (performances plutôt passables de la part d’acteurs qui nous ont montré bien mieux), ce combat pour la première place ressemble fort à un duel entre arthritiques. Ajoutons, en patch, cette amourette sans saveur avec une chanteuse de cabaret – comme c’est original ! – et l’on comprend qu’il est loin le temps où
Curtis Hanson a réalisé
L.A. Confidential. Reste une jolie maîtrise de la caméra, mais souvent trop académique (cf. la scène où
Eric Bana conduit
Drew Barrymore dans sa chambre) pour ne pas faire sourire. Sans être réellement mauvais, Lucky You n’a rien pour intéresser le spectateur, qui attend finalement que le film se finisse en regrettant de ne pas avoir révisé les règles de poker avant de venir. Si on voulait la retranscription d’une compétition, pourquoi s’embêter à aller au cinéma ? Certaines chaînes de sport font ça tout aussi bien.