Critique : Belle toujours

Critique : Belle toujours

A l’âge ou la quasi-totalité des cinéastes ont mis au placard leurs caméras, le grand cinéaste portugais Manoel de Oliveira nous livre une suite à Belle de jour qui s’avère à la fois nostalgique et malicieuse.


Manoel de Oliveira, cinéaste prolifique dont l’œuvre est parfois (et à juste raison) taxée d’élitisme intellectuel, fait s’affronter dans Belle toujours, les deux protagonistes du chef-d’œuvre de Luis Bunuel, Belle de jour qui voyait Séverine Sérizy (Catherine Deneuve), femme mariée et amoureuse, tromper son époux dans une maison de passe. Mr Husson (Michel Piccoli), représentait alors le diable tentateur, celui qui révélait à Séverine ses pulsions sado-masochistes, lui glissant insidieusement à oreille le nom du lieu où elle pourrait s’adonner à ses plaisirs coupables.

Belle toujours
A la toute fin de Belle de jour, Husson décidait de tout dévoiler au mari, prostré dans un fauteuil roulant à la suite de la vengeance d’un client jaloux (Pierre Clémenti). Luis Bunuel avait alors judicieusement choisi de ne pas filmer la conversation, laissant planer le mystère sur ce qui s’était véritablement dit à l’intérieur du salon. Husson partit, Séverine apercevra une larme sur le visage figé de son mari. Que s’est-il véritablement dit il y a quarante ans ? C’est le secret qui hante aujourd’hui Séverine (interprétée par Bulle Ogier, Catherine Deneuve n’ayant pas souhaité, probablement pour une raison d’image, reprendre le rôle initial). Husson, quant à lui, garde les traits de Michel Piccoli, comédien au talent et à la carrière cinématographique et théâtrale insensée, dont l’interprétation magistrale est l’un des atouts majeurs de Belle toujours.

Belle toujours
Ce qui rend le film de Manoel de Oliveira aussi fort et passionnant (quoiqu’il ne s’y passe finalement pas grand-chose), c’est non seulement le talent conjugué des deux acteurs complices (ils ont joué plusieurs fois au théâtre ensemble et se donnaient encore la réplique, il n’y a pas plus de trois semaines dans le brillantissime film de Jacques Rivette, Ne touchez pas la hache), mais également cette vision d’un présent qui voit la dégradation sinon le changement que le temps a effectué sur la société et les personnes.

Belle toujours
Ponctué de longs plans-séquences reflétant la solitude, l’enfermement (la salle de concert, l’hôtel particulier, les grilles qui se ferment derrière les individus) ou d’images panoramiques sur un Paris désincarné, c’est bien, derrière la recherche d’une vérité essentielle, tout un rapport au temps qui est mis en avant dans Belle toujours. De nos jours, les prostituées des bars sont quasiment ignorées voire invisibles, la beauté féminine ne se voit plus que peinte sur des tableaux ou à travers les mannequins exposés en devanture des boutiques d’habillement. Husson est alcoolique, Séverine n’est plus masochiste. Tout le reflet de ce qu’ils sont devenus est ainsi admirablement exprimé lors d’un dîner qui aura finalement lieu après un petit jeu de cache-cache réjouissant. Cette longue scène semble d’ailleurs être le pivot du film, le moment où toutes les réalités se révèlent à la lueur de bougies donnant au souper une atmosphère mortuaire.

Belle toujours
Pour autant, le film de Manoel de Oliveira n’est pas plombant et ennuyeux comme on pourrait aisément l’envisager. A part la vision d’un coq sorti tout droit de l’univers bunuelien, en l’occurrence Le fantôme de la liberté, le cinéaste privilégie la simplicité des images et des actes, ce qui rend ainsi le film accessible au plus grand nombre, y compris ceux qui n’ont jamais vu Belle de jour. N’ayant, de plus, plus rien à prouver, il reste fidèle à ses convictions de mise en scène, tout en maniant à la fois l’humour et l’ironie avec une facétieuse délicatesse. A la fois drôle et grave, libre et exigeant, intelligent et décomplexé, Belle toujours, durant ses 70 minutes (qui en paraissent à peine la moitié), nous donne à contempler un cinéma personnel et généreux, ce qui reste malheureusement trop rare et mérite qu’on en souligne la primordiale singularité. Sans conteste l’un des plus beaux films de Manoel de Oliveiira dans une carrière déjà riche de pépites (Val Abraham, Voyage au début du monde,Je rentre à la maison pour ne citer que les plus récents).
 
Publié le 13/04/2007 par Christophe Hachez

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Verdict
Belle toujours est un moment de cinéma fascinant et précieux qu’il faut aller voir en toute hâte. A l’aube de ses 99 ans, Manoel de Oliveira tourne actuellement un film sur Christophe Colomb tandis que Miroir magique, sa dernière œuvre est sur le point d’être distribuée en France. Le cinéaste portugais n’est donc pas prêt de raccrocher les gants, et l’on s’en réjouit.
9/10

» INFO FILM
Belle toujours
Nom: Belle toujours
Réalisateur(s) :
Manoel de Oliveira
Acteur(s) :
Bulle Ogier
Michel Piccoli
Ricardo Trepa
Genre: Drame
Sortie FR: 11/04/2007

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