Richard Eyre filme la rencontre de Cate Blanchett et Judi Dench : un grand moment de cinéma sur un scénario solide.
Barbara Covett (
Judi Dench), professeur d’histoire dans un collège mal famé de Londres, mène une vie rangée entre ses cours, son chat et son journal intime. Un jour, sa routine est perturbée par l’arrivée d’une nouvelle collègue, Sheba Hart (
Cate Blanchett), professeur de dessin blonde et lumineuse ; la vieille femme croit voir en elle une amie sincère qui partagera ses soirées et ses week-ends. Mais Sheba a un secret : elle entretient une relation avec Steven Connelly, l’un de ses élèves (
Andrew Simpson). Au départ, Barbara sera heureuse de partager ce fardeau avec sa nouvelle meilleure amie, mais petit à petit, alors qu’elle se rend compte que Sheba n’est pas si proche d’elle qu’elle le souhaitait, elle commence à la menacer de tout révéler à son mari (
Bill Nighy).
Chronique d’un scandale est l’adaptation d’un roman de Zoe Heller ; elle a été écrite par
Patrick Marber (ce qui lui a d’ailleurs valu une nomination aux Oscars 2007), à qui l’on doit aussi le scénario de
Closer, entre adultes consentants. Il nous avait déjà montré, pour ce film, qu’il savait aborder le sujet délicat de la complexité des sentiments humains. Ici, c’est une autre forme d’attirance qu’il traite, moins évidente, plus perverse, à travers deux types de relation : la première, entre Sheba Hart et son élève, et la seconde, plus torve, entre Barbara et Sheba. La force du scénario est de parvenir à voyager d’un ton à l’autre avec une grande dextérité, et de manier la voix off sans que cela ressemble à un raccourci facile : on est réellement transporté dans le journal de cette vieille femme qui se prend pour un grand écrivain en couchant chaque soir sur le papier quelques pensées sur sa journée, et surtout sur ce qui devient petit à petit son obsession première : sa lumineuse collègue.
Le ton est maniéré, ironique, globalement grinçant et dérangeant, d’un comique presque douloureux. On touche avec Chronique d’un scandale à l’humain dans ce qu’il a de faible : les deux femmes, obsédées par l’autre, ne peuvent contrôler ce qui leur arrive. Mais alors que le personnage de Sheba tente de se débattre, Barbara, elle, avance aveuglément. La subjectivité due au fait que c’est elle qui raconte l’histoire rend le mécanisme du piège qui se referme autour de la jeune professeur (Sheba) encore plus implacable, et on assiste impuissant à la montée du délire de la vieille femme, le tout parfaitement maitrisé par
Richard Eyre, qui fait montre de bien plus d’habileté que ce que l’on pouvait craindre.
Il faut dire qu’il était beaucoup aidé par le casting. Parce que Chronique d’un scandale, c’est aussi la confrontation de deux actrices exceptionnelles,
Judi Dench et
Cate Blanchett. On savait déjà que toutes deux étaient très douées ; elles ont cette année été nommées aux oscars pour ce film, respectivement en tant que meilleure actrice et meilleur second rôle. Et ainsi, face à face, sortant d’elles-mêmes pour nous présenter deux personnages différents de ce à quoi elles ont déjà eu affaire – des femmes dans une relation interdite, honteuse – elles portent le film, le rendent possible. Sans deux actrices aussi présentes, il y a fort à parier que Chronique d’un scandale n’aurait pas tenu debout. Ces deux reines de l’écran sont secondées par des acteurs impeccables :
Bill Nighy, dont le talent n’est pas à démontrer, et le jeune
Andrew Simpson, qui parvient à donner à son personnage ce qu’il faut d’innocence et de perversion mêlées.
Mais la grande force du film est d’avoir su dépasser une simple manipulation mentale exercée par une petite vieille maléfique : ici, pas de diabolisation de la « méchante », juste le portrait terriblement amère d’une vieille femme seule en manque d’affection, qui, en face d’une amitié possible, devient possessive et exclusive. Sans aller jusqu’à dire que cette Barbara est touchante, les tensions du personnage la rendent indubitablement humaine, jusqu’au tragique. La musique entêtante de
Philip Glass – dont on reconnaît très facilement le style d’autant plus que les thèmes ressemblent fort à ceux de
The Hours – participe pour beaucoup à recréer la tension dramatique du film. Chronique d’un scandale est une excellente peinture de deux femmes à la recherche d’amour, mais c’est aussi la magnifique confrontation de deux des plus grandes actrices qui soient : Cate Blanchett et Judi Dench.