La sélection en compétition officielle de la troisième œuvre de la jeune Sofia Coppola sonnait déjà comme une consécration. Coup de théâtre : cette Marie-Antoinette s’est vue copieusement conspuée et insultée sur la Croisette. Désastre complet ou simple snobisme de critique ?
Acclamée pour ses deux superbes réussites précédentes, Sofia Coppola avait déjà gagné ses galons d’auteur culte. Marie-Antoinette devait être son ascenseur vers le statut de grande réalisatrice. Oui mais voilà, sifflé à Cannes et précédé d’une antipathique réputation de clip musical anachronique branché, Marie-Antoinette arrive en France déjà mal-aimée, tout comme le fut son héroïne près de 250 ans auparavant.
Autant le dire tout de suite : il n’y a strictement rien à siffler dans ce film. On est certes loin du chef-d’œuvre, mais la Marie-Antoinette de Sofia Coppola n’avait pas à subir le même traitement haineux qu’un Da Vinci Code. Pourquoi reprocher à la réalisatrice ce que l’on avait encensé auparavant ? Car les faiblesses de l’œuvre ne se situent pas là où on les attendait. La bande-son pop rock ? Jamais déplacée, elle est la preuve d’un véritable choix artistique, et non d’un caprice esthético-branchouille. La débauche de frous-frous rose layette ? Mais qu’attendre d’autre d’un film mettant le doigt sur la superficialité versaillaise ? Quant à Kirsten Dunst en reine de France, même si elle n’atteint jamais la splendeur et la grâce miraculeuse de Virgin Suicides, elle n’en reste pas moins talentueuse, enchanteresse, et belle à couper le souffle, telle que l’on ne l’avait pas vue depuis… Virgin Suicides !
A vrai dire, on pense très souvent aux précédents films de Sofia Coppola en voyant cette Marie-Antoinette, qui semble parfois être une résurgence surannée de la Lux Lisbon de son premier film (voir les scènes de campagne). De l’aveu même de la réalisatrice, Virgin Suicides, Lost in translation et Marie-Antoinette forment une trilogie inconsciente avec pour motif commun la solitude d’une jeune fille perdue dans un monde trop grand pour elle, qu’elle ne comprend pas, ou qui ne la comprend pas. Ainsi, la première partie de Marie-Antoinette est un monument de sensibilité de la même trempe que ses deux précédentes œuvres. Le déracinement de cette enfant mariée à 14 ans, haïe de par ses origines, privée d’intimité jusque dans la couche royale où l’on n’aura de cesse de pousser le couple à « consommer », reine à 18 ans d’un pays qui ne voulait pas d’elle aux côtés d’un quasi-adolescent faible qui n’avait pas été préparé à devenir souverain, la solitude, le rejet, l’incompréhension… La première heure de film est incontestablement brillante, aidée en cela par le savoir-faire de sa metteuse en scène, autant que par celui de ses techniciens (la costumière de Stanley Kubrick sur Barry Lyndon et Orange Mécanique, excusez du peu !) et de ses interprètes. Toujours aussi compétente en matière de casting, Sofia Coppola a réuni autour de sa reine une cour de seconds rôles fugitifs mais excellents : son cousin Jason Schwartzman en Louis XVI, le débonnaire Rip Torn en Louis XV, l’impeccable Judy Davis en Comtesse de Noailles ou encore Asia Argento, toujours aussi charismatique dans le rôle de Madame du Barry, la « putain du roi ». Malheureusement, le film perd peu à peu de sa force, et le tourbillon incessant devient vertigineux.
En effet, le destin de Marie-Antoinette n’intéresse manifestement pas Sofia Coppola. Et le côté historique (des problèmes diplomatiques et financiers en tout genre jusqu’aux prémices de la Révolution Française avec prise de la Bastille et paysans armés de fourche comme il se doit) apparaît presque comme un cheveu sur la soupe dont on ne sait réellement ce qu’il fait là. Si Versailles était trop grand pour la reine, il était aussi obsolète au récit de Sofia Coppola. Devenue femme, Marie-Antoinette se détruit dans un abyme de plaisirs futiles afin de fuir ce milieu qu’elle n’a pas choisi. Le film semble alors parfois tourner au teen-movie. Les jeux de la reine et de ses favorites, et l’anecdotique aventure avec le Comte de Neuvers n’apportent rien au métrage qui semble tourner à vide pendant un moment avant de reprendre de la vigueur sur la fin. Mais il est déjà trop tard. En refusant de prendre parti, Sofia Coppola n’a pas trouvé la neutralité, bien au contraire. Présente à tous les plans, Marie-Antoinette devient fatalement attachante, et le film apparaît du même coup parfois comme une tentative de réhabilitation de la reine, ce qui n’était ni souhaité ni souhaitable. Vibrante et subtile lorsqu’il s’agit de filmer les tourments d’une jeune fille, Sofia Coppola n’a pas encore appris à grandir avec son personnage et abandonne son histoire en cours de route pour faire ce qu’elle a toujours bien fait : de belles images.
Que reste-t-il alors de Marie-Antoinette ? Une déception ? Certainement puisque l’on attendait un chef-d’œuvre. Sofia Coppola est-elle pour autant coupable de n’avoir fait qu’un bon film ? Il serait en effet fort étonnant que ce dernier obtienne la Palme d’or, ou même l’un des prix majeurs, mais ce n’est pas pour autant qu’il méritait une telle lapidation. Mais laissons ces Messieurs de la Croisette à leur conscience. Marie-Antoinette est une fleur délicate et sensible, éclose trop tôt peut-être car l’on sent que Sofia Coppola aurait gagné à attendre la pleine maturité de son talent pour empoigner un projet aussi vaste. Mais la sincérité et l’émotion de l’œuvre transpirent de la pellicule. Et c’est là le plus important
|