Dans la vague hivernale des films politiques américains, Sam Mendes, réalisateur d’American Beauty et Les sentiers de la Perdition, rajoute une banderille avec Jarhead, long-métrage sur la guerre du Golfe en 1990.
Deux rangées de soldat cadrées de façon totalement symétriques. Un chef instructeur gueulant des milliers d’insultes à la minute. Puisque l’éternel recommencement de l’histoire ramène les mêmes guerres, Sam Mendes montre qu’il est temps que les cinéastes refassent des films pour y réagir. Voici donc le Full Metal Jacket version 2005. Le réalisateur anglais ne s’attaque pas directement à la guerre en Irak de Georges Bush Jr. mais à celle de son père, en adaptant le livre de Anthony Swofford où il racontait sa propre histoire. On y suit donc un jeune marine embarqué dans le désert en tant que sniper. En attendant la guerre, la mission de sa compagnie est de protéger les puits de pétrole saoudiens et de s’habituer à vivre dans le désert. L’inactivité et l’abus de testostérone transforment vite le camp en terrain de jeu pour machines à tuer décérébrées. S’il s’agit d’un film sur la guerre, Jarhead n’est en aucun cas un film de guerre. En effet, point de combats ici à part ceux entre des marines à bout de nerf. Le film se concentre sur l’attente et la vie de cette communauté pas comme les autres. Les personnages y sont complexes. On déteste ces brutes sanguinaires se comportant comme des animaux et ne cherchant qu’à tuer des ennemis qu’ils ne sont même pas capables de reconnaître. Pourtant, on est ému par ces mêmes marines, victimes d’un véritable lavage de cerveau, isolés et trompés par leurs copines. Le scénario décrit tout un groupe évoluant toujours sur le fil du rasoir, faisant un véritable numéro de funambule entre le désespoir humain et la brutalité animale pour finir par s’avancer doucement vers la folie.
Avec ce scénario, Sam Mendes, réalisateur qu’on attendait pas forcément sur ce genre de film, avait de quoi faire une œuvre forte et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il n’a pas louper son sujet. On retrouve la force d’American Beauty dans certaines scènes montrant la faiblesse des marines isolés. Toutefois, c’est dans un autre style que le film excelle. Conscient de son héritage, Mendes traite sa guerre comme un nouveau Vietnam, reprenant le ton de la comédie irrévérencieuse déjà adoptée par Kubrick pour Full Metal Jacket et saisissant ce qui avait marqué l’imagerie de la précédente bataille, la musique. Le réalisateur trouve l’identité de la guerre du Golfe à travers les standards des années 80 et 90, allant de Nirvana à Public Enemy. S’appuyant sur ces chansons, il signe un film ultra efficace qui devient même effrayant. Les scènes s’enchaînent, avec des marines de plus en plus ahurissants de stupidité, au point qu’on finit par se demander s’il faut rire ou juste leur demander de poser les armes dans le calme. Sommes-nous vraiment en sécurité en voyant une salle de cinéma remplie de marines sociopathes reprenant en cœur la chevauchée des Walkyries en criant aux hélicoptères d’Apocalypse Now de tirer ? Le tout est servi par des acteurs transcendés à commencer par Jake Gyllenhaal et Jamie Foxx. Tout en muscles et en brutalité, ils livrent une prestation bluffante et nous font croire au récit à tout instant. Sam Mendes ne se prive pas pour rendre le tout enchanteur esthétiquement grâce à son décor principal, le désert, et à certaines scènes tout bonnement apocalyptique.
Entre Apocalypse Now et Full Metal Jacket, Sam Mendes nous livre donc un témoignage à la fois drôle et rempli d’une brutalité inquiétante sur la première Guerre du Golfe. La présence pendant le générique et sur la bande-annonce de l’anachronique Jesus Walks de Kanye West, rappeur américain symbole de la lutte des artistes contre Bush Jr., montre toutefois bien que la condition du marine attendant son départ n’a pas beaucoup changé en une décennie.
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